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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/794

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et en casquettes de loutre, les moustaches hérissées de petits glaçons luisans.


* * *

La vie arrêtée du village se ranimait pour l’égayement traditionnel des porcs, cérémonie qui se répétait, pendant plusieurs jours, aux environs de Noël, selon des rites immuables et sans doute très antiques. Devant la maison du boucher, sur la neige durcie par le gel et aplanie comme une aire de grange, on répandait de la paille et on installait le berse, sorte de table à claire-voie reposant sur quatre pieds. Les victimaires emmenaient l’un après l’autre les porcs qui renâclaient, qui poussaient des grognemens déehirans et qu’on étalait sur la paille fraîche, les quatre pattes liées. Farouche, le boucher s’asseyait sur l’échine du porc, pesant de tout son poids, pour empêcher la bête de bouger ; et, guetté par les yeux curieux des enfans qui faisaient cercle, il plantait son grand coutelas dans la gorge de l’animal. La fontaine rouge et chaude jaillissait sur la paille, se répandait sur la neige, qu’elle trouait de petites taches fondantes. On approchait des terrines de la plaie béante pour recueillir la précieuse liqueur. Puis, quand les derniers soubresauts de la victime s’étaient apaisés, on mettait le feu à la paille de la litière, pour flamber les soies du cochon. La flamme claire pétillait dans l’air vif du matin, à côté du berse dressé comme un autel portatif. Et, dans l’odeur âcre des poils brûlés, dans la fumée qui se dégageait de la paille humide, je songeais aux images de l’Histoire Sainte : Noé ou Abraham offrant à l’Eternel les prémices de la terre.

Sitôt la flamme éteinte, on transportait l’animal sur le berse, pour lui racler la peau et le dépecer. Le premier geste de l’officiant était de couper la queue du porc, qu’il jetait du côté des assistans, d’un mouvement large et en quelque sorte liturgique. L’usage voulait que la marmaille se précipitât sur ce débris saignant et noirci de fumée, à moitié cuit par la flambée, et qui passait pour une friandise. On se la disputait à coups de pied et à coups de poing. L’heureux possesseur, se conformant à la tradition, faisait mine d’y mordre, mais il glissait bien vite dans sa poche la queue du cochon et il la serrait avec dévotion, comme un talisman.

J’avoue que cette rudesse me froissait dans toute ma