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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/780

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du Quatorze-Juillet, ne se gênant pas pour ricaner, ni pour échanger tout haut des réflexions désobligeantes devant le défile de nos troupes. Ils étaient chez nous comme chez eux : ils nous crachaient moralement à la figure.

Ce crachat de l’Allemand, nous le sentions, nous autres Lorrains, pour toute la France trop oublieuse, qui ne comprenait rien à notre hérissement en face de l’Ennemi féroce et sournois. Pour moi, que ce soit au Caire, à Jérusalem, à Constantinople, ou dans une de nos villes de l’Est, je n’ai jamais pu croiser un Allemand sans me mettre instinctivement sur la défensive. Tous les Alsaciens-Lorrains, tous ceux qui ont été foulés par le Teuton sentiront immédiatement ce que je veux dire et ce que mes paroles n’expriment qu’imparfaitement.

Pour éprouver ce sentiment dans toute sa force, il fallait n’avoir jamais quitté la terre natale. Je me souviens que, revenant en Lorraine, après huit ou dix ans d’absence, brusquement je fus tout surpris de ne plus me trouver à l’unisson de mes proches et de mes amis d’enfance. Un de mes cousins, qui, en qualité de maire de sa localité, présidait une société de de tir, se mit à m’en parler avec une abondance de détails et un intérêt passionné, qui, tout d’abord, fatiguèrent mon attention. J’arrivais d’Alger. Je ne pouvais plus comprendre qu’à deux pas de la frontière, une société de tir est une chose sérieuse. Mes étonnemens redoublèrent, lorsque le même parent, après m’avoir fait visiter sa maison neuve de la cave au grenier, m’ouvrit, sous les combles, la porte habilement dissimulée d’une vaste cachette où s’empilaient des réserves alimentaires de toute sorte. Il me confia mystérieusement :

— Ce sont nos provisions de guerre : nous en avons pour trois mois !

Cela se passait en 1893. Personne, en France, que je sache, ne pensait alors à la guerre. Mais eux, là-bas, ils y pensaient toujours. Ils étaient, comme on dit, payés pour cela. J’écoutais avec stupeur, lorsque mes yeux tombèrent sur des sacs de farine. Aussitôt, j’eus dans la bouche le goût suret du pain noir et coriace de l’Invasion, celui que nous avions mangé dans l’hiver de 70-71. J’avais recouvré le sens de l’ennemi.

Cette menace perpétuelle du dehors a produit, chez nous, des qualités d’âme et de tempérament, qui peuvent bien s’être développées ailleurs, mais non avec la même vigueur, ou les