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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/779

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pas la guerre : alors, qu’on nous laisse tranquilles avec l’Alsace-Lorraine ! »

Néanmoins, l’idée vivait toujours, soutenue avec éclat par des apôtres et par des théoriciens de haute abnégation ou du plus grand talent. Mais, à côté de l’enseignement des livres et du prosélytisme patriotique, il en est un autre que la Lorraine n’a pas cessé de donner à ses enfans et à ceux de ses hôtes qui ont bien voulu vivre un peu de sa vie. Elle a entretenu en nous le sens de l’ennemi, que la France, avec son étourderie généreuse, a toujours trop de propension à laisser s’oblitérer chez elle. Paris lui-même, pourtant si patriote, mais si cosmopolite, l’avait presque entièrement perdu, jusqu’au terrible réveil du mois d’août dernier.

Qu’en pays annexé, ce sens de l’ennemi s’exaspère par la présence continuelle de l’envahisseur, cela est trop évident. Tout nous blesse de lui, même ses politesses souvent maladroites, ou ses avances quelquefois cordiales. Mais, de ce côté-ci de la frontière, surtout en Vosges et en Meurthe-et-Moselle, cette présence, pour être moins apparente, n’en est pas moins intolérable. On n’y peut faire un pas sans se heurter aux souvenirs douloureux de son passage, sans en retrouver les vestiges cruels ou humilians. Dans ce pays, qui n’est qu’un cimetière et un champ de bataille, les tombes de nos soldats, les monumens de nos batailles nous barrent le chemin partout. Je ne connais guère de cimetières lorrains où l’on ne rencontre un coin réservé aux morts de 70, avec une colonne commémorative, toujours enveloppée de crêpes et écrasée de couronnes, comme un autel expiatoire dressé en permanence.

Quand nous allions en partie de campagne, vers quelque rond-point forestier ou quelque site fameux du voisinage, tout de suite, après deux tours de roue, le poteau-frontière, avec son aigle sinistre et son Deutsches Reich, nous souffletait au passage. Au retour, comme à l’arrivée, nous avions à subir les mines arrogantes, les regards de mépris des policiers et des douaniers teutons. Nos uniformes de collégiens nous valaient les honneurs de l’expulsion et de la reconduite entre deux gendarmes. Et, le dimanche suivant, sur les terrasses des cafés de Nancy, nous reconnaissions, attablés, le rire aux lèvres, avec des airs de maîtres, les argousins qui nous avaient expulsés. Les officiers de Metz et de Strasbourg assistaient à nos revues