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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/657

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rallumait et s’éteignait, autant d’âmes qu’elle avait emportées. Ces signaux lumineux, qui faisaient parler le silence de la nuit, habituaient les yeux à scruter l’horizon et à interpréter toutes les lueurs et tous les gestes de la nature.

Mais le bon sens national avait préservé nos gens de la mélancolie fantastique et des excès du piétisme où l’isolement et la foi religieuse jetaient tant d’autres colons des déserts de l’Amérique et précipitent encore tant de fermiers sous les forêts Scandinaves. C’est merveille de voir comme la goguenardise des auberges de France et la malice gauloise s’étaient transmises et se perpétuaient en eux, aussi bien, du reste, que notre vieil esprit d’aventure et de chevalerie qui revivait très souvent chez les Coureurs des Bois. M. de Gaspé ne nous a point parlé de ces hardis voyageurs, dont son compatriote, M. de Celles, le savant bibliothécaire du Parlement Fédéral, nous a retracé l’histoire et que des Américains, l’historien Parkmann et l’ancien président Roosevelt, ont admirés avec cette nuance d’étonnement que l’étranger impartial éprouve toujours lorsqu’il approfondit le caractère français. Bas-de-Cuir est la plus belle des créations de Fenimore Cooper, parce qu’elle en est la plus vraie. Je n’en vois de plus vraie dans aucun roman historique. En revanche, M. de Gaspé ne tarit pas sur la bonhomie narquoise du paysan canadien ; et il nous en a donné des exemples qui valent des portraits. Un honnête cultivateur de Sainte-Anne-la-Parade avait le grand honneur de conduire dans sa carriole le gouverneur lord Dorchester. Il gelait à faire éclater une église ; et tout à coup il s’aperçut que le gouverneur avait le nez blanc. « Excellence, que je lui dis, sauf le respect que je vous dois, vous avez le nez gelé comme de la graisse de porc. » Lord Dorchester porta aussitôt la main à son nez complètement insensible et demanda ce qu’il fallait faire : « Ah I dame, voyez-vous, mon général, je n’ai encore manié que des nez canadiens : les nez anglais, c’est peut-être une autre paire de manches. » — « Mais que fait-on aux nez canadiens ? » — « Un nez canadien, Excellence, c’est accoutumé à la misère, et, en conséquence, on le traite assez brutalement. » Vous voyez le sérieux plaisant de notre homme et son clignement d’yeux. Lord Dorchester était un excellent gouverneur, aussi poli envers les habitans que s’il eût été un gros bonnet de la paroisse. Mais les Canadiens avaient quelques petits griefs contre