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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/655

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l’Océan, et les anciens habitans répugnaient plus à dépenser un sou que leurs descendans à dépenser un louis. On économisait dur dans les fermes du Canada. Quand on mariait sa fille et qu’on voulait bien faire les choses, on lui achetait une robe d’indienne, des bas de coton et des souliers français, c’est-à-dire des souliers vendus dans un magasin. Et ce précieux harnachement passait souvent aux petites filles de l’épousée. En ce temps-là, les dots les plus reluquées se composaient de cinquante beaux francs, d’une vache, de six mères moutonnes, d’un coffre où mettre ses hardes, et d’un rouet. Mais le plaisir de se réunir, de manger et de boire ensemble, et de causer, l’emportait sur leur instinct de parcimonie. Ils avaient des mots de bienvenue qui sentaient leur origine normande et les longs voyages sur la mer. Ils vous mettaient à l’aise tout de suite, dès votre entrée chez eux. « Dégréez-vous ! » disaient-ils. Et cela signifiait : « Otez votre redingote. » Et cela signifiait aussi : « Vous êtes au port. » Mais, à leur table, il fallait la croix et la bannière pour obtenir du pain. « Monsieur, répondaient-ils, le pain est moins bon que la galette. »

Leur existence de pionniers si longtemps menacés et toute la sauvagerie de la nature ne les avaient point dépouillés de leur courtoisie. Cette politesse, qui les distinguait de leurs voisins anglo-saxons, faisait écrire à un Anglais de cette époque que les Canadiens étaient un peuple de gentilshommes. Sur les routes, le passant était toujours salué d’une parole gracieuse. Jamais un conducteur de voiture, noble ou paysan, n’eût dépassé une autre voiture sans s’excuser ou demander la permission. Mal lui en eût pris, d’ailleurs : l’offensé aurait mis son cheval au galop, et l’affront ressenti eût déchaîné en lui « ce je ne sais quel dieu qui veut qu’on soit vainqueur. » Le dimanche, lorsque, à l’issue des offices, la châtelaine sortait de l’église, les paysans, prêts à partir, arrêtaient leurs carrioles, et la suivaient, en réglant leur marche, jusqu’à l’avenue de son manoir. Et là, bien qu’elle eût le dos tourné, ils n’en ôtaient pas moins leur chapeau. L’occupation anglaise n’entretint pas ces beaux usages qui n’enlèvent rien à l’homme de sa dignité personnelle et qui en donnent davantage à la société humaine. M. de Gaspé nous l’a indiqué, en souriant, dans un des plus jolis mots de ses Mémoires. Un brave paysan de Beauport, qui conduisait à Québec un chargement de bois, rencontre un petit vieux qu’il