Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/652

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


canadiennes françaises sont les plus prospères de l’Amérique.

Ce patriarche a donc vu presque tout un siècle ; mais, contrairement à ce que dit l’antique sagesse, ce ne fut point à sa longue vie qu’il dut de connaître le malheur. Jeune, riche, ardent au plaisir, prodigue de sa générosité, très répandu dans la société anglo-française, allié à des maisons anglaises par son mariage, il eut l’imprudence d’accepter la place de shérif qu’on lui offrit et à laquelle l’avaient préparé ses études de droit. Les émolumens en étaient considérables. Il maniait l’or à rouleaux. Ses amis et les amis de ses amis disposèrent royalement de sa signature. Il présidait le festin et le payait. Quand il s’aperçut que non seulement il était ruiné, mais que sous sa ruine personnelle s’était creusé un déficit autrement terrible, il éprouva du même coup toute l’ingratitude et toute la lâcheté des hommes. Une bande d’Indiens disparait moins rapidement à l’horizon que ne s’évanouirent ses débiteurs. Le monde ne fut plus peuplé pour lui que de créanciers. Un jour, raconte-t-il dans son roman, où il a discrètement introduit son infortune, un commerçant, qui était magistrat, montrait à un Iroquois la prison de New-York : « C’est ici, lui dit-il, qu’on enferme les Sauvages, quand ils refusent de livrer les peaux de castor qu’on leur a déjà payées. » L’Iroquois désira visiter ce magnifique wigwam, et le magistrat, trop heureux de lui inspirer une crainte salutaire, le promena dans tous les cachots. La visite terminée, l’homme de la nature éclata de rire et s’écria : « Mais Sauvages pas capables de prendre castors ici ! » car il avait cru que cette vaste demeure communiquait par des canaux souterrains avec des rivières et des lacs, et que tout y avait été ordonné pour faciliter aux prisonniers une chasse fructueuse et pour leur permettre ainsi de s’acquitter le plus vite possible. M. de Gaspé était brave et résolu : il ne demandait qu’à travailler et à réparer ses erreurs. Ses créanciers préférèrent le retenir pendant quatre ans dans un cachot où il n’avait aucune espérance de prendre la moindre peau de castor.

Quand il en sortit, il se retira dans sa seigneurie de Saint-Jean-Port-Joli, le seul bien, légué à titre d’usufruit, que sa débâcle avait laissé sur la rive. Il y retrouva, sinon le bonheur, du moins le calme ; et il y vécut en compagnie de ses enfans, de ses livres, de ses souvenirs et de la nature. On eût pardonné à ce Timon de Québec une misanthropie que la cruauté de ses