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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/615

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La Fleur [1]. Il remit mon sac à un homme qui avait une lanterne pour m’y conduire, courant, lui, du côté de Strasbourg, à toutes jambes, pour arriver à la porte de la ville avant la diligence. Une petite chambre, un lit bien dur, un mauvais souper me furent offerts par une assez jolie fille, curieuse et bavarde, avec laquelle je fus bientôt en connaissance. Comme, à cet âge, elles ont toutes des amoureux, je lui dis que j’en avais un aussi et lui recommandai de bien soigner une lettre que j’écrivis à la Reine sous l’enveloppe de « Monsieur Judic Aman, » que je dis à Ringne être mon fiancé. Arrivée à Strasbourg, j’ai écrit par le cocher qui m’avait amenée, que j’ai fait attendre jusqu’après ma visite au général ; puis, plus tard, j’ai encore écrit une autre lettre de Strasbourg, que j’ai adressée sous enveloppe à l’abbé Dauzas, à Saint-Louis. Elle n’est jamais parvenue…


Laure à ses sœurs.

Strasbourg, dimanche 30 octobre, à 6 heures du matin.

Chère Fanny, Je suis dans une perplexité horrible ; j’en éprouve un tremblement convulsif, qui m’ôtera peut-être la force de te conter ce qui m’agite tant ! Nous avons été réveillés ce matin par une rumeur et des cris qui ont fait sauter mon mari à bas du lit. Il s’est mis à la fenêtre, a vu beaucoup de gens du peuple courir effarés ; un instant après, ma femme de chambre, qui était allée à la messe, est rentrée, me disant que le jeune Napoléon était arrivé, que le 4e régiment d’artillerie, musique en tête, sabre à la main, criait : « Vive Napoléon ! » Mon mari s’est habillé à la hâte, a couru chez le général ; je ne l’ai pas revu. J’entends toujours du mouvement dans la ville ; des garçons brasseurs, bouchers et boulangers traversent de temps en temps notre rue en courant ; je ne sais pas positivement ce qui se passe ; mais, certainement, il se passe quelque chose. Notre boulanger, qui vient de la place Saint-Étienne, dit qu’il a vu le jeune Napoléon donnant un drapeau aux troupes. Qu’est-ce que c’est que cela !

Je viens d’envoyer Adèle chez le lieutenant général, voir dans les alentours ce qui se passe. Elle est revenue me dire que

  1. Auberge fréquentée par le prince Louis et où avaient eu lieu les réunions des conjurés.