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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/614

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de Mme Salvage, m’accompagnèrent jusque-là… Il faisait un vent froid de neige, la voile faisait pencher la barque, et tout mon effroi, si je me noyais, était que les lettres ne fussent perdues. C’était une affaire toute militaire : un conseil de guerre allait sûrement juger, et le Prince pouvait être fusillé en vingt-quatre heures…

Nous mîmes deux mortelles heures et demie pour notre traversée, qui se fit entièrement de nuit, étant partis à cinq heures passées. En approchant de terre, je dis à Georges d’aller retenir la diligence. Je le suivis avec les bateliers et les paquets. Arrivée à l’auberge, j’écrivis un mot à Rousseau, pour demander s’il avait pensé à faire courir après le premier courrier, qui était parti le matin avec Bourlini qui conduisait les chevaux au Prince. La Reine m’avait bien recommandé de ne pas parler de ce premier courrier… A Stockach, les places étant occupées, je fus obligée de suivre la diligence dans une mauvaise carriole mal close où j’étais sur le revers avec le cuisinier. Le froid, la fatigue, j’étais insensible à tout, tant j’étais absorbée par mes inquiétudes et mon chagrin…

A Donaueschingen, le lendemain matin 1er novembre, je fis appeler Georges pour convenir de nos faits pour Strasbourg. Je lui dis que je logerais chez Sabine ; mais il ne devait pas venir m’y trouver, de peur de nous compromettre réciproquement. Il viendrait m’attendre, le lendemain, à quatre heures, à la cathédrale. Je m’y trouverais pour lui dire en quoi je pourrais l’utiliser. Charles n’étant pas arrêté avec le Prince, il devait lui dire de venir me parler là aussi… J’entendais marmotter dans les auberges quelques mots de Strasbourg et de Napoléon ; mais je n’avais garde de me mêler à la conversation. A Hausach, la diligence s’est arrêtée pour le dîner. A Offenbourg, nous avons soupé. A la même table que nous étaient des jeunes gens, rasés de frais, dont l’un en uniforme à revers et collet rouges. Je les reconnus bientôt pour deux de ces malheureux compromis à Strasbourg. Ils parlèrent de ceux qui s’étaient échappés avant eux et disaient qu’ils se rendaient tous à Constance…

Il était dix heures du soir quand nous arrivâmes à Kehl. Je ne pouvais, à cette heure, me rendre chez Sabine sans faire événement dans le quartier… Il n’y avait plus de place ni de chambre dans l’auberge. Georges m’avait trouvé un gîte à