Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/603

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cette journée-là que s’est ancrée dans mon esprit l’espérance « d’en sortir » sans trop de mal.

D’ailleurs, nous avons, peu à peu, réussi à éteindre le tir des batteries ennemies, grâce à la science de nos officiers ; ainsi, en une matinée, notre capitaine nous a affirmé avoir démoli trois batteries de 77 et une de 105 ; l’après-midi, nous n’avons pas reçu le moindre « zinzin. » Au bout de quelques jours, nous avions ainsi contraint les artilleurs ennemis à rester hors de la portée extrême de nos terribles 75 (7 500 mètres). Un jour même, pour s’amuser, le capitaine nous a fait tirer sur une batterie allemande à 8 000, que nous ne pouvions atteindre. « Ils » ont eu une terreur folle et ont décampé en voyant nos salves, inoffensives, s’approcher peu à peu de leurs pièces. Le capitaine éclatait de rire en nous le racontant.

Telle était la vie à la batterie devant Flainval. A quelques détails près, ce fut la même dans nos autres déplacemens et villégiatures.

Un soir que l’on était allé cantonner à Rosières-aux-Salines, on avait eu le temps de me trouver un cheval, « Judée, » une jument de la remonte, atteinte d’une tumeur énorme à l’épaule. Pour la faire boire et manger en même temps que les autres chevaux dont j’avais la garde, je descendais aux avant-trains, — j’en profitais pour y manger chaud, — et remontais à la batterie ensuite ; je revenais, le soir, coucher aux avant-trains.

Jouissant d’une indépendance complète, puisque j’étais au repos, j’allais où bon me semblait, notamment à Dombasle faire des achats pour mes camarades : pain, charcuterie, chocolat, vin ; j’en avais plein une musette et mes sacoches, auxquelles j’accrochais en outre une douzaine de bidons. Des cris de joie accueillaient mon retour, quand j’arrivais embarrassé de tous mes paquets. « C’était la foire, » comme on dit chez les « poilus. »

La blessure de mon cheval s’envenimant, je fus obligé de le donner à soigner. N’ayant plus de souci de ce côté, j’allais me promener des heures durant au bord de la Meurthe où les pontonniers construisaient un pont de bateaux, tandis que d’autres farouches guerriers péchaient, lavaient et se baignaient. Un beau dimanche, je me donnai la satisfaction d’un bain froid dont j’ai gardé un reconnaissant souvenir… tellement il m’avait paru délicieux.