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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/602

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abris, nous attendions la fin… avec plus ou moins de calme. Au début, nous étions sans inquiétude, mais, au fur et à mesure que leur tir devint plus précis, nous devenions, nous, plus sérieux… La conversation s’arrêtait net quand le sifflement se rapprochait et, jusqu’à l’explosion, nous nous recommandions, mentalement, à notre ange gardien ! Nos abris nous ont, alors, bien servi. Dieu sait de combien d’éclats ils nous ont garantis !

J’ai eu un jour pénible. Le bombardement battait son plein, quand j’entendis l’adjudant me crier que mes chevaux devaient être tués ou blessés. Il fallait bien y aller, puisque j’étais chargé de veiller sur ces pauvres bêtes. A tout hasard, je pris mon revolver, afin d’achever un cheval grièvement blessé, plutôt que de le laisser souffrir inutilement, et me voilà parti vers la haie où ils étaient attachés. Trois étaient par terre, en effet, mais n’avaient pas de mal ; pris de peur, ils s’étaient empêtrés dans leurs rênes et, en se bousculant, avaient perdu l’équilibre et ne pouvaient se relever seuls. J’appelai quelques camarades de bonne volonté pour m’aider à les débarrasser, mais personne ne vint… Il faisait trop chaud… Pas rassuré du tout, car les éclats voltigeaient et tombaient un peu partout, je me dépêchai de desseller et de resseller mes chevaux et de les rattacher solidement ; ces opérations furent interrompues cinq ou six fois par des « gros noirs » qui m’obligèrent à des plat-ventre précipités… Enfin, courant plié en deux, ce qui est fatigant, je revins sans mal à ma pièce où mon assez longue absence inquiétait déjà mes camarades ; j’étais couvert de sueur et mon cœur battait. Ce malaise persista au moins un quart d’heure. J’ai eu l’occasion de me rendre compte que ces gros obus ébranlent extraordinairement le système nerveux, et j’ai maintes fois constaté chez d’autres la secousse que j’ai alors ressentie. J’avais eu de la veine ce jour-là : le matin, vers 7 heures, j’avais installé mes chevaux au coin du petit bois dont j’ai déjà parlé, comme je le faisais habituellement, et dormais paisiblement dans un fossé, lorsque de formidables détonations me réveillèrent en sursaut, tandis qu’une pluie d’éclats crépitait sur le sol ; mes chevaux étaient indemnes, je les emmenai vivement à un autre endroit où l’on ne tirait pas, et j’attendis. Au bout d’un quart d’heure, il était dégringolé huit marmites à la lisière du bois que je venais de quitter. C’est à partir de