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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/596

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large pour deux, le troisième était couché en travers, et deux couvertures de cheval nous abritaient confortablement. On commençait à s’endormir quand éclata une fusillade intense suivie de quelques coups de canon de chez nous, et d’une abondante pluie de marmites ennemies. Nous dressons l’oreille… Voilà B…, agent de liaison des avant-trains, qui arrive au grand galop, donne l’ordre d’atteler et d’emmener les avant-trains aux batteries ; des cyclistes et des officiers, à cheval, en auto, passent à toute allure, soulevant des nuages de poussière éclairés par une faible lune, tandis que, devant nous, le ciel est zébré des pinceaux lumineux des projecteurs. C’est l’alerte.

Une colonne d’infanterie coloniale, notre soutien, avance vers Léaumont au pas accéléré, puis notre batterie commence à hurler d’une façon terrible ; en une minute, j’ai compté, — autant qu’il était possible de le faire, — plus de 90 coups :

L’échelon est attelé, nous attendons le retour de la batterie qui, ayant tiré son dernier obus, se repliait ; il était grand temps de quitter notre emplacement, car les marmites arrivaient dans notre direction et se rapprochaient chaque fois davantage… Enfin, nous passons sur la route et, tandis qu’on file au grand trot, une salve ennemie tombe juste à l’endroit que nous venions d’abandonner ! Puis, le calme revint et nous pûmes savoir par nos officiers ce qui s’était passé.

Les Allemands avaient poussé deux bataillons sur la ferme de Léaumont, sans être vus de notre artillerie ; ils arrivèrent si près que nos officiers évacuèrent la ferme, tandis que deux de nos compagnies arrêtaient et repoussaient l’attaque à la baïonnette. Un instant après, les Bavarois recommencèrent leur assaut ; nos projecteurs avaient découvert, en arrière, un important soutien d’au moins un régiment, avançant en colonne de voûte par quatre, sur deux lignes. Quelle cible pour notre capitaine : « 1 500 ! par 10 ! ! ! tir progressif ! Fauchez triple !… » Pour se représenter l’intensité d’un tel feu, il faut se rendre compte que nos quatre pièces tiraient, aussi vite que possible, chacune dix projectiles, arrosant une zone du 150 mètres de large, sur 600 de profondeur. L’attaque fut brisée net, et la panique se mit chez les ennemis qu’on vit alors sortir précipitamment des bois où ils s’étaient tapis, et fuir à toutes jambes en masses compactes…. « Mêmes éléments ! » hurla le capitaine,