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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/584

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Chaumont-Neufchâteau ; certains noms de stations ne m’étaient pas inconnus : je les avais lus en préparant mes plans de campagne avec mes petits soldats de plomb… C’était loin, ce temps-là !… Assis sur le bord du wagon, les jambes pendantes en dehors, je pensais à toi, maman, à tes conseils de prudence, car il eût été assez malsain de dégringoler sur le ballast en allant à 50 à l’heure…

Le paysage était quelconque, mais je fus vite frappé de ne voir personne aux champs, puis, sur les routes, des chevaux de réquisition conduits par leurs propriétaires, et surtout, aux ponts, aux passages à niveau, aux stations, les garde-voies a peine équipés, quelquefois même n’ayant de militaire que le képi. Il faisait beau, et nous étions gais ; on chantait ; naturellement, quelques-uns avaient entonné la Marseillaise. Il me passait, à ce moment-là, bien des idées par la tête : je voyais les miens au Raz, à Paris, et puis je songeais à la France qu’on allait défendre et je me sentais un attachement profond pour cette terre que nous traversions si vite.

Avant d’arriver à Neufchâteau, le train s’arrêta quelques minutes ; nous descendîmes tous pour le parer de fleurs et de branchages ; en un instant, il était fleuri d’un bout à l’autre ; nous voulions nous montrer aussi contons que ceux qui étaient partis avant nous, et dont nous croisions les trains vides en retour. Arrêt d’un quart d’heure. Nous allons tous caresser un petit fox qui venait habituellement au quartier et nous avait accompagnés ; sans qu’on l’aperçut, quand le train démarra, il courut après lui ; aussi l’avions-nous embarqué et paré d’un écusson du régiment.

Passant devant. Domrémy, le train suivit la route ; vers Toul, nous apprîmes avec une désillusion profonde que la guerre n’était pas encore déclarée ! Cependant, le gouverneur faisait évacuer la population civile, ce qui nous rassura. Puis on longea la Moselle par la ligne de Pont-Saint-Vincent. Ah ! on était aimés, là ! Partout, des acclamations, des cris joyeux, des « Bonne chance ! » des bravos ! Nous en étions profondément touchés et nous nous sentions bien les frères de tous ceux qui nous acclamaient avec tant de confiance.

Le débarquement eut lieu à Chaligny vers 14 heures ; là aussi, nous avions une « galerie » nombreuse de femmes et d’enfans.