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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/582

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restaient au quartier, et le capitaine ne pouvait se décider à se coucher, tant il était préoccupé par le souci de ne rien oublier ; le lieutenant dut insister pour qu’il prît enfin quelques instans de repos dans une chambre de sous-officier.

A midi, toutes les batteries défilèrent au pas autour de la carrière pour essayer les nouveaux chevaux ; c’était vraiment très beau, ces uniformes flambans neufs et ces harnache-mens sortant de la sellerie. Les curieux, massés à la porte du quartier, croyaient déjà que c’était le départ, et leur nombre augmentait.

Ensuite ce fut un travail continu des chevaux de selle, à toutes les allures, sur la piste centrale. J’essayai ainsi « Baïonnette ; » j’eus la bonne chance d’avoir cette excellente jument dans le début de la campagne, et j’ai toujours regretté d’avoir été par la suite obligé de m’en séparer : elle reçut en effet deux balles de shrapnell à la cuisse, qui la rendirent indisponible.

A la cantine, c’était la cohue ; il était presque impossible de s’y faire servir ; on y étouffait ; d’ailleurs, pas le temps de pérorer. Les batteries de tir étaient prêtes, à six pièces, sans un réserviste, grâce à la loi de trois ans ; elles attelaient seulement quelques chevaux de réquisition. On commença dans l’après-midi à préparer la formation de l’échelon (7e, 8 pièces) et du train régimentaire (9e pièce) ; mais la nuit arriva avant qu’on eût fait grand’chose.

Le lendemain matin, les batteries commencèrent à partir dans l’ordre 1 à 6, depuis 7 heures jusqu’à 15 heures.

Ce départ fut très émouvant : la foule se pressait énorme et le poste l’empêchait, à grand’peine, de franchir la porte. Pas un cri discordant ; on sentait de l’émotion, mais c’était bien le même sentiment de patriotisme qui avait fait, la veille, acclamer le détachement à l’étendard, quand il avait ramené au quartier l’emblème chéri ; j’étais de garde alors, et ces acclamations m’avaient profondément ému.

Pour la sortie de chaque batterie, l’étendard et deux hommes en armes se rangeaient devant le poste. Les gradés saluaient du sabre… Pas un mot, pas une sonnerie… On riait et pleurait à la fois ; c’était très beau !

Beaucoup d’entre les jeunes qui restaient momentanément se sentaient le cœur bien gros de voir partir les camarades