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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/571

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sentiment religieux qu’on a vu éclater sur le front. Le fait est indéniable : de s’en réjouir ou de s’en affliger n’y change rien, non plus qu’aux conséquences. C’est pour avoir mal observé qu’on en est surpris, et c’est faute de psychologie qu’on l’explique par la seule crainte de la mort.

Le héros ne redoute pas la mort qu’il affronte, mais il laisse jouer en lui toutes les idées-forces qui lui donneront le courage de l’affronter. La pensée d’une mort héroïque ne nous rend pas religieux. Elle nous révèle que nous le sommes. L’homme est religieux comme il est bipède et vertébré. Les affirmations des religions positives ne nous saisissent si bien, si profondément et avec contrainte, que parce qu’elles trouvent en nous des correspondances intuitives, liées à la vie et à son optimisme. Dieu est déjà en nous, où l’intention l’amis, quand nous le cherchons. Pascal nous l’a dit, encore qu’il le comprenne autrement. Et au moment solennel, le Dieu que nous trouvons est précisément celui que les hérédités et toutes les imprégnations de la vie ont précisé dans notre âme au sortir de l’intuition confuse.

En dernière analyse, l’homme n’échappe pas au divin, originellement introduit dans notre pensée par les émois intuitifs, et le plus positiviste d’entre nous en fait sans cesse usage ; seulement, il le démarque, et aux formules anciennes, qui le proclamaient, il en préfère d’autres qui le dissimulent ; mais, quand l’affaire est capitale, où notre existence se décide, l’instinct de vie intervient et va tout droit à celles qu’il sait le plus efficaces et le plus opérantes. Bien des hommes font courageusement leur devoir dans les tranchées, qui, de par leur haute culture, avaient pu choisir entre les différentes formules ; de fait, ils en avaient choisi quelqu’une, très moderne, dont ils étaient satisfaits : ils se surprennent maintenant dans le. cœur des pensées, sur leurs lèvres des paroles qu’ils croyaient bien n’y jamais devoir venir, « Nous sommes ici plusieurs médecins, m’écrivait, cet hiver, d’une formation du VIe corps, un jeune chirurgien de Paris, gens d’avis très opposés sur bien des choses, qui, dimanche dernier, avons assisté à la messe, dite par un de nos infirmiers, et chanté de plein cœur : « Dieu, sauvez la France. » Je suis l’homme qui a perdu son moi : j’en prends un autre dont je m’accommode bien. Au retour, il y aura matière à disserter, surtout à réfléchir… »

De cette efficacité plus grande du divin sous une forme