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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/570

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tombe devant ses soldats, qu’il entraine, en hurlant la Marseillaise ; un autre pense que son sang amènera le règne de la justice et de la paix parmi les hommes ; celui-ci récite son Pater ; celui-là baise une relique ou la croix de son chapelet. Quelle variété, en effet, dans les gestes, les mots, les images, les idées ; mais au fond, quelle admirable unité, car enfin tout se ramène à ceci que, hors de nous, il y a quelque chose de plus grand que nous, — Idéal, Devoir, Dieu, — qui nous séduit et nous attire, qui veut être réalisé en nous, qui vaut tous les sacrifices et que, véritablement, nous réalisons par certains actes auxquels vont toujours les hommages des hommes, leurs admirations, leurs larmes et leurs prières !

Quand les poilus s’élancent des tranchées, le cou tendu, la face convulsée, avec des cris d’attaque, ils sont soulevés de terre, emportés par ce qui les dépasse, saisis par le divin, déjà immortels. Sur le Bouvet et le Léon-Gambetta, qui s’enfoncent, les hommes restent à leur poste de combat, debout, la tête haute, tournée vers le ciel, qui fixe leur dernier regard et retient leurs dernières pensées, cependant que leur corps disparait sous les remous. Les dernières pensées des héros, ce sont, à proprement parler, leurs âmes, qui remontent aux sources intuitives d’où est sorti leur héroïsme : Dieu, quelles que soient les images et les idées que chacun de nous attache à ce mot, reçoit directement les âmes qui s’envolent des champs de bataille. La mort pour la patrie est une mort pieuse :

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.


VIII

Faut-il s’étonner que la piété de tant de morts héroïques, qui sont notre douleur et notre orgueil, se soit traduite sous des formes religieuses précises qu’avaient préparées l’hérédité, l’ambiance et la culture ? Le sentiment religieux est très vivant en France. Sans doute, il s’est retiré de la surface, laissant une croûte desséchée qui trompait bien des gens ; mais il reste à l’entrée des avenues profondes de l’âme, qu’il garde jalousement. Et, par exemple, la déchristianisation de l’âme paysanne, même dans les villages, où l’église semble abandonnée, est extrêmement superficielle. Ainsi s’explique l’explosion du