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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/549

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fouiller, tous les voyageurs que leur mauvaise chance faisait passer par là, — le père de l’une des jeunes filles que l’on « examinait, » n’ayant pu se retenir de frapper au visage l’un des lieutenans, a été fusillé devant tout le monde, par ordre du colonel.

Car il va de soi que la vie du « bétail russe » ne comptait guère plus que la pudeur des femmes, pour ces représentans d’une race et d’une « culture » infiniment supérieures. Un cri d’indignation ou de colère, un geste pouvant être interprété comme une menace, parfois même un simple haussement d’épaules : c’était assez pour mériter, au paisible baigneur de la veille, d’être passé par les armes, sous les yeux de tous ses compagnons. Mais ni le triste sort de ces auteurs de prétendus « essais d’insubordination, » ni la façon toute rapide et sommaire avec laquelle des tribunaux improvisés « expédiaient, » chaque jour, l’interrogatoire et la condamnation d’autres voyageurs soupçonnés d’espionnage, rien de tout cela ne nous touche aussi profondément que le récit des « représailles » exercées par la population et les autorités allemandes sur la personne d’une foule de malades de tout âge et de toute condition, brusquement arrachés à leur « cure » de Wiesbade ou de Kissingen pour être soumis à l’implacable régime des « prisonniers de guerre. » Voici, par exemple, un sanatorium de la banlieue de Francfort qui, le 1er août, signifie à tous ses pensionnaires qu’ils aient à « décamper » dans les vingt-quatre heures ! Une jeune femme souffrante, et qui vient d’accoucher, arrive à Berne, le lendemain, avec un enfant mort dans ses bras. A une distance d’environ douze kilomètres de la gare de Thorn, tous les voyageurs d’un train sont jetés hors des wagons, et obligés de faire la route à pied. « On nous fait marcher d’un pas si rapide que, presque tout de suite, nous entendons s’élever des cris et des pleurs. Une femme en état de grossesse avancée implore les soldats de lui accorder du moins quelques minutes de repos, pour reprendre haleine : mais les soldats refusent brutalement ; et lorsque enfin nous arrivons à la gare de Thorn, la pauvre femme tombe sur le quai, sans connaissance. » Un groupe de baigneurs russes, parmi lesquels se trouvent un bon nombre de malades, est contraint à séjourner pendant plus de vingt-quatre heures dans un petit préau de la prison d’Allenstein, en plein air, sans autre siège et sans autre