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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/544

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fortuite ne nous avait sauvés. Pendant que nous nous épuisions en de vaines supplications, voici que, de l’autre côté de la frontière, s’est montré soudain un détachement de Cosaques ! L’apparition de ces cavaliers a rempli d’un tel effroi les gardes-frontières allemands qu’aussitôt, oubliant tous leur consigne, ils se sont enfuis. Et nous, inutile de dire qu’aussitôt nous nous sommes enfuis dans le sens opposé, si bien que, dès l’instant d’après, nous avions déjà pénétré en territoire russe. Mais, hélas ! nous laissions derrière nous un groupe de voyageurs qui, se trouvant plus éloignés de la frontière, n’avaient pas pu songer à nous imiter. Ceux-là ne sont pas encore rentrés en Russie, et personne ne sait ce qu’a été leur sort.


V

Encore tout ce que l’on vient de lire ne saurait-il donner qu’une bien faible idée des souffrances endurées par les « touristes » russes en territoire allemand.

Il résulte des témoignages, rigoureusement contrôlés, d’une foule de nos compatriotes revenus d’Allemagne, — nous dit à ce propos la relation officielle du ministère des Affaires étrangères, — que ces compatriotes eux-mêmes et des milliers de leurs pareils ont eu à subir les traitemens les plus monstrueux. Pendant de longues journées, ils ont été transportés d’un coin à l’autre de l’Allemagne dans des wagons destinés au transport du fumier, et dont quelques-uns n’étaient pas encore entièrement débarrassés de leur contenu ordinaire. Un convoi formé de soixante Russes, — dont vingt-cinq femmes, — a été traîné d’affilée durant soixante-dix heures dans des wagons de cette espèce : pendant leur trajet, les voyageurs n’ont obtenu qu’une seule fois de sortir pour quelques instans, et pas une seule fois ils n’ont pu obtenir la moindre nourriture, ni même la permission de boire un verre d’eau.

Dans les villes où les Russes étaient détenus, ils avaient pour logement des écuries, des étables à porcs, des abattoirs. Entourés de soldats, ces milliers de compatriotes, dont un bon nombre étaient des femmes et des enfans, et dont beaucoup aussi se trouvaient gravement malades, ont été contraints à marcher par les villes ou à travers champs d’un pas si rapide, — et parfois même avec obligation de tenir les bras levés, comme à Kœnigsberg, — que sans cesse des femmes perdaient connaissance (notamment à Neu-Strelitz, à Stettin, à Rostock, à Breslau). A toutes les étapes (Allenstein, Rostork. etc.), lors de la mise en wagons, les soldats poussaient femmes et enfans à coups de poing ou même à coups de crosse ; on séparait les divers membres d’une famille ; et il y a eu des cas nombreux où des enfans ont ainsi disparu irrémédiablement. Tout cela accompagné de continuelles injures, de railleries grossières, de menaces de mort, dont l’effet ne pouvait manquer d’être désastreux sur la santé et la vie de malheureuses créatures déjà épuisées par la fatigue et les privations.

Des centaines de témoignages évoquent devant nous, en