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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/500

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REVUE DES DEUX MONDES.

VII

La connaissance que j’avais de ce trait de son caractère faillit me lancer sur une bien fausse piste lors de cette visite faite par « ce petit Le Gallic, » comme l’appelait son compatriote (le Lannion. J’étais là, quand l’officier entra dans le bureau d’Ortègue, à la clinique. M’"^ Ortègue s’y trouvait aussi. Nous rendions compte au Professeur d’un détail de service insignifiant, à l’occasion duquel il s’était irrité avec une violence presque morbide. Il s’agissait d’une facture de chloroforme majorée par les fournisseurs, à l’encontre d’une convention verbale. Il y avait encore de cette irritation dans le geste presque contrarié par lequel il releva la tête, à l’arrivée du nouveau venu, et comme l’ironie d’un sarcasme dans sa première phrase :

— « C’est vous, Ernest ?... Ça vous réussit de faire la guerre, dites donc. Vous avez une mine de prospérité !... » Ce compliment équivoque ne répondait guère à l’aspect du jeune lieutenant. S’il respirait la force et même la joie, par tous les traits de son visage martial, par toutes les attitudes de son corps entraîné, le principe de cette force et de cette joie résidait ailleurs que dans la santé. Avec son uniforme déjà fatigué, avec son teint hàlé par ce début de campagne, et ce je ne sais quoi de tendu et de souple à la fois dans ses moindres mouvemens, il donnait vraiment l’impression d’un ouvrier de guerre, qui vient du danger et qui va au danger. Ses claires prunelles bretonnes, d’une couleur presque pareille à celle des yeux grispers de sa cousine, brûlaient d’une flamme. Mais ce n’était pas la fièvre heureuse de la vie. C’était l’ardeur d’une volonté résolue. Le masque incertain, inachevé, du saint-cyrien de jadis, s’était virilisé tout ensemble et apaisé. La simplicité et l’unité de cette physionomie, — je ne trouve pas de terme plus juste, — annonçaient un être humain complètement d’accord avec lui-même. Le Gallic avait le front large, le nez busqué, des yeux comme allongés sous des sourcils droits, la bouche ferme et grave. La face rasée, sous les cheveux coupés court, paraissait plus intacte encore. De taille moyenne, il présentait une silhouette si militaire qu’il émanait de lui une suggestion de sécurité :

— « C’est que je suis si heureux, mon cousin, » rcpoiidii-il à