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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/498

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REVUE DES DEUX MOXDES.

tenu à Berlin, et il me rappelait nos impressions d’alors :

— » Ces gens sont formidables d’organisation, » me disait-il. <( En 1904, vous vous souvenez, nous sommes revenus épouvantes de l’Allemagne que nous avions vue. Ils ont dix années de plus de préparation, et nous avons dix années de plus d’à peu près. Concluez. »

— « Comptez-vous pour rien les énergies morales et leur spontanéité ? » répondais-je. « Voyez notre entrée en Alsace. »

— « Ils se concentrent, voilà tout, » répliquait-il. « Et quant aux énergies morales, allez donc vous précipiter avec ça contre une automobile ! »

Puis, son maigre visage se resserrant, il haussait les épaules :

— «A quoi bon ces bavardages ? Le métier d’un médecin est de savoir la vérité, mais de la cacher au malade. » Ce programme de dissimulation était plus aisé à formuler qu’à observer. Les Italiens ont un trivial, mais expressif proverbe : « La langue bat où la dent fait mal. » Ortègue avait beau professer une admiration voulue pour le caractère scientifique de la Culture allemande, il était passionnément Français par son inconscient encore, — cet inconscient qu’il s’acharnait à nier dans tous les domaines. Il ne pouvait plus causer avec quelqu’un sans éclater en indignations contre l’invasion de la Belgique et les premiers attentats. Lui qui prenait à peine le temps, jadis, d’ouvrir un journal, il en achetait dix, douze, quinze, et, comme nous tous, la feuille aussitôt dépliée, il la jetait, déçu de n’y trouver jamais qu’une vérité incomplète ou frelatée.

— (( Si les journaux ne racontaient que ce qu’ils savent sûrement, » me disait-il un jour que je lui montrais un démenti donné par une feuille du soir à son édition du matin, <( ils paraîtraient en blanc, et il n’y aurait pas besoin de censure. Mais nous aurons demain un renseignement exact. Vous connaissez bien Ernest Le Gallic, le petit-cousin de ma femme ? Vous l’avez rencontré à diner chez moi, quand il était sainlcyrien. Il est lieutenant dans un régiment d’infanterie, maintenant. Il était en Alsace. Il vient à Paris en mission pour quelques heures. Il m’annonce qu’il passera nous saluer à la clinique, avant de prendre son train. C’est un troupier fini et qui ne bavarde pas sur le service. D’ailleurs, comme intelli. gence, c’est pauvre... Mais rien qu’à son ton nous sentirons bien comment les choses vont là-bas. »