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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/497

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' LE SENS DE LA MORT. 49lj

celte belle créature, dans toute l’opulence de la vingt-sixième anne’e, qui était à lui, et cela parmi ce cadre chirurgical où l’attente des blessés de la guerre se faisait partout visible, c’était déjà un drame privé sur l’arrière-fond du drame national. J’en prévoyais, j’en pressentais plutôt la gravité douloureuse, par une intuition, je le répète, par un de ces malaises divinateurs qui saisissent les efTets à travers les causes. Tout se passe comme si à de certaines heures un sentiment de la réalité s’éveillait en nous, plus perspicace qu’aucun de nos sens et que notre raison même. C’est aussi de l’inconscient, une pensée d’autant plus aiguë qu’elle s’ignore : la communication peut-être de notre psychisme personnel avec ce milieu mental, cô psychisme ambiant que l’orthodoxie scientiliquc n’admet pas non plus. Mais qu’admct-elle, et qu’elle est pauvre quand on la mesure à la réalité humaine I Avait-il assez raison, cet autre : « Il y a plus de choses sous le ciel et sur la terre que n’en peut comprendre notre philosophie. »

VI

J’arrive maintenant à l’épisode qui marque pour moi l’entrée véritable dans la tragédie ainsi pressentie. Elle devait, jusqu’à son terme, se développer parallèlement à l’autre, la grande et terrible tragédie française. En dégageant de l’aventure tout intime dont je fus le témoin sa signilication profonde, je crois mieux entrevoir un des enseignemens de l’immense épreuve collective qui continue à l’heure où j’écris. Mais n’anticipons pas sur des conclusions qui devront sortir des faits et des faits seuls. Revenons à ces faits. Nous étions toujours dans la première moitié du mois d’août. La guerre était déclarée depuis dix jours. Les quinze lits supplémentaires, qui achevaient le chiffre de quarante exigé par le Val-de-Gràce, étaient installés. Nous vivions dans cette fébrile anxiété des catastrophes historiques où les heures paraissent à la fois si longues et si courtes. Les journées d’attente n’en finissent pas, et puis, quand l’événement arrive, il est si énorme que l’on s’étonne qu’il ait pu surgir si vite. Nous connûmes d’abord une fièvre d’espérance que seul Orlègue ne partageait pas. Je dois lui rendre celte justice : il cachait son pessimisme à tous, sauf à moi. Je l’avais accompagné à un congrès de chirur^io.