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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/494

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490 REVUE DES DEUX MONDES.

— « Mais elle est encore plus amoureuse de lui qu’il n’est amoureux d’elle ? »

L’était-elle toujours à la date où je reprends mon récit, c’est-à-dire six ans plus tard, et vers ce début du mois d’août 1914 ? L’amour n’avait-il pas cédé la place à un sentiment plus dévoué peut-être, plus préparé à tous les sacrifices, mais d’un autre ordre ? Pourquoi cette question s’imposait-elle à moi avec tant de force durant ces jours d’attente du mois d’août et tandis que nous installions notre ambulance ? M™® Ortègue avait voulu présider à ce travail, (yétait la première fois que je l’approchais dans une intimité de presque toutes les heures. Elle allait et venait sans cesse à travers les chambres et les couloirs du vieil hôtel, si belle toujours, plus belle, si élégante de taille dans le blanc pur de ses vêtemens d’infirmière 1 J’aurais dû trouver, dans cette assiduité à une besogne qui l’associait davantage à son mari et aussi dans sa manière de s’en acquitter, une preuve qu’elle n’avait pas changé. A coup sûr, Ortègue était le seul homme qui existât pour elle. Vis-à-vis des internes, des officiers, de moi-même, jamais la moindre trace de coquetterie. Avec quel scrupule, au contraire, elle s’employait à exécuter les. instructions du Professeur pour l’aménagement de la clinique 1 Ses pieds, qui restaient jolis et minces dans leurs souliers blancs sans talons, montaient et descendaient inlassablement les marches de pierre du grand escalier, courant de la pharmacie à la lingerie, de la salle d’opération à celle de stérilisation. De ses doigts fins où ne brillait plus aucune bague, — pas même son alliance, épinglée à son tablier par un petit bijou de Croix-Rouge, — elle aidait à déballer les bouteilles d’eau oxygénée, les ampoules de chloroforme, les tubes scellés des drains. Elle classait les chemises des blessés, empilait les rouleaux de bandes, les paquets d’ouate, vérifiait les chariots de pansemens, les vitrines étincelantes d’outils d’acier. Elle s’initiait à ce détail de notre austère métier avec des ignorances qui révélaient quelle cloison étanche le chirurgien avait dressée entre son ménage et les portions sévères de ses occupations professionnelles. Elle y déployait un zèle qui démontrait aussi combien elle tenait dans ces