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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/491

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LE SENS DE LA MORT.


l’attention, par le don, la présence de son être entier. On le voyait vivre jusqu’au bout des outils d’acier que ses longs doigts, si agiles, si souples dans leurs gants de caoutchouc, maniaient avec tant d’énergie tour à tour et lant de délicatesse. Et quelle sûreté de vision anatomiquel Petit, mince, basané, ses prunelles d’un brun clair et chaud décelaient, comme son aspect général, ses os fins, ses cheveux longtemps très noirs, un atavisme étranger, presque exotique. Son père était pourtant un simple notaire de Bayonne. Mais le nom indique l’origine espagnole de la famille, et n’y a-t-il pas eu de l’autre côté des Pyrénées un botaniste, appelé Ortègue d’après lequel fut même baptisée une plante du genre des Garyophyllées, YOrtegia ?

— « Je ne désire pas d’autre survie, » disait volontiers Ortègue quand il mentionnait ce détail, « mon nom attaché à une découverte scientifique, petite ou grande. Déterminer comme mon homonyme de Madrid une espèce végétale, ou comme Addison, Duchenne de Boulogne, Bright, le syndrome d’une maladie, c’est durer autant que la Science. C’est la seule immortalité. »

Cet amour passionné de la Science, de sa science, — la sainte chirurgie, disait-il encore, — c’était le tréfonds de cet homme au maigre et impérieux profil de magicien arabe sorti des Mille et une Nuits. Il y joignait un goût, une passion de la somptuosité qui avait en effet quelque chose d’oriental. Ce trait de caractère, étonnant chez un maitre de la chirurgie nerveuse, semblait naturel quand on le regardait. Son hôtel de la place des Etats-Unis n’était qu’un musée encombré d’objets rares : meubles, étoffes, armures, tapisseries, marbres, bronzes. Il y avait réuni une vingtaine de tableaux, tous choisis, soit par suite d’un hasard, soit par un instinct héréditaire, dans cette curieuse école espagnole, si mal représentée chez nous. Le maître Catalan de Saint-Georges, Jacomart Baço, Luis Dalmau, Jorge Inglés, ces noms d’artistes connus des seuls initiés, étaient familiers aux cliens du célèbre professeur. Allant et venant dans les salons d’attente, ils pouvaient en épeler longuement les déconcertantes syllabes sur des cartouches fixés au bas de cadres anciens, dignes des toiles et des panneaux. Des noms plus classiques s’y lisaient aussi. Ortègue possédait une Sainte Ursule de Zurbaran, délicieuse dans sa robe jaune et rose, de Murillo un Saint François, l’ébauche d’un cavalier par Velazquez et une