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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/488

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484 REVUE DES DEUX MONDES.

II

De quel étrange côte le cours de mes réflexions vient-il de dériver, étant donné précisément que je suis un médecin, chargé d’une besogne de médecin, dans un décor de médecin, s’il en fut ? Cette préoccupation, cette hantise du problème moral aura été le trait dominant de ma vie durant cette guerre. Je n’ai même pris ce cahier de papier blanc et commencé de rédiger cette espèce de « mémoire » qu’à cause de cela, pour y voir clair dans ma pensée, en groupant avec méthode toute une série de scènes dont le hasard m’a rendu le témoin, ici même. Sur le moment, bouleversé par leur étrangeté, je n’ai pas eu la force de les regarder intellectuellement, si je peux dire. Je n’ai senti que leur tragique. A distance, je crois démêler leur signification abstraite.leur valeur d’argument en faveur d’une certaine thèse, ou mieux d’une hypothèse. Que de fois, à Beaujon et devant la table d’opérations, j’ai entendu ce même Ortègue, le héros de ces douloureuses scènes, nous répéter tandis qu’un de nous achevait d’anesthésier le patient : « Chaque malade est, pour le vrai clinicien, une expérience instituée par la nature. » Les événemens dont je voudrais fixer le détail ont été, eux aussi, une de ces expériences, et le récit que j’en ferai ne sera qu’une de ces « observations, » comme Ortègue encore nous conseillait d’en rédiger beaucoup : « Des faits, » insistait-il, « ramassez des faits, toujours des faits. Magendie avait raison : le savant n’est qu’un chiffonnier qui se promène dans le domaine de la Science, une hotte au dos, un crochet à la main et qui ramasse ce qu’il trouve. » Oui, mais si mon malheureux maître se relevait du somptueux tombeau qu’il s’était préparé au cimetière de Passy et où sa pauvre chair torturée a enfin trouvé le sommeil, — sans morphine, — cette (( observation » ne lui plairait guère. Les faits que j’ai l’intention d’y consigner appartiennent à l’ordre de la psychologie religieuse, et, pour cet idolâtre des faits, ces faits-là n’existaient point. Quand on lui parlait de « problèmes religieux, » il riait haut et gai. Impossible alors de lui tirer une autre formule que celle-ci, parodiée du Malade imaginaire : <( Primo purgare, ensuita philof^ophari. » Se purger ? De quoi ? D3 toute idée d’un au-delà possible, de ce malsain atavisme