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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/466

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preuve dans le curieux épisode susdit de l’école de Mannheim, et puis aussi, je crois bien, dans l’aventure beaucoup plus récente du seul compositeur de talent que l’Allemagne ait produit après Richard Wagner, M. Richard Strauss, — cet imitateur et continuateur de Berlioz dont l’œuvre aurait chance de nous être plus accessible encore et plus amusante qu’aux compatriotes eux-mêmes de son auteur, si seulement nous n’y étions gênés par un certain élément trop marqué de lourdeur et de platitude « teutonnes. »


N’importe : il est bien vrai, sans l’ombre d’un doute, que les Allemands ont « creusé une empreinte très profonde » dans le domaine de la musique. Des deux grands sens « artistiques » dont la collaboration sert de fondement à la partie supérieure de notre vie intellectuelle, le sens « musical » et le sens « pittoresque, » c’est chose incontestable que le premier se trouve éminemment développé dans l’âme nationale allemande. Mais la collaboration de ces deux sens suppose d’abord, entre eux, un équilibre plus ou moins complet : tandis que, chez les Allemands, nulle trace n’existe d’un pareil équilibre. Non seulement leur sens « pittoresque » est d’un développement rudimentaire, en comparaison de celui de leur sens « musical » : à cette inégalité anormale de développement s’ajoute encore une opposition déplorable entre les habitudes foncières et les aspirations des deux sens. Autant les oreilles des Allemands, — si l’on me permettait de m’exprimer ainsi, — autant leurs oreilles sont naturellement « idéalistes, » autant leurs yeux sont, au contraire, positifs et pratiques, incapables du moindre effort pour relever ou pour embellir la « prose » utilitaire de leurs perceptions. D’où résulte, dans la vie « spirituelle » des Allemands, un principe constant de secret désaccord, comme si nous la voyions conduite par deux chevaux qui non seulement différeraient entre eux par la taille et les forces, mais qui, en outre, tendraient à l’entraîner dans des voies opposées. Et de là résulte aussi que, prise dans son ensemble, la vie intellectuelle et artistique de l’Allemagne ne nous apparaîtra jamais véritablement grande, à la manière de celle de l’Italie, par exemple, ou des « anciens Grecs, » de peuples dont l’âme nous ravit éternellement par le spectacle de son plein et parfait équilibre.

Non vraiment, quoi qu’en puisse dire M. Paterson, les Allemands, au point de vue de la pensée et de l’art, ne sont pas « un des grands peuples de l’histoire. » C’est de quoi l’Europe a toujours eu vaguement conscience, jusqu’à l’espèce d’aveuglement qui est tombé sur elle depuis un demi-siècle : depuis le jour où il est arrivé à l’Allemagne