Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/442

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la paille, le téléphone en main, relié par lui à la brigade qui est un peu en arrière. Du tabac, des pipes, quelques papiers, un fusil à portée de sa main, complètent le « mobilier » de ce poste de commandement. La seule chose dont il se plaint est que les hommes ne peuvent guère manger chaud, car il faut aller chercher leur soupe au cantonnement, qui est loin en arrière, à au moins une demi-heure de marche. Mais on ne peut faire de feu dans la tranchée sous peine de signaler à l’ennemi les endroits où elle est occupée en nombre et d’y attirer promptement une « dégelée d’obus, » comme disent pittoresquement les hommes.

Les balles sifflent d’ailleurs continuellement au-dessus de nos têtes, mais sans danger pour nous, puisque nous sommes abrités derrière les hauts parapets de terre. Mais il faut bien se garder, aux endroits où, pour une raison quelconque (par exemple un seuil de roc que la pioche n’a pu entamer), la tranchée n’a pas la profondeur voulue, de montrer la tête à l’extérieur si peu ce que soit : une balle bien placée aurait vite fait de vous rappeler au sentiment des réalités en vous expédiant ad patres. Car aucune idée ne vous entre aussi facilement dans la tête que celle qui y est portée par un morceau de métal bien pointu.

Trop d’imprudens ou d’inattentifs l’ont appris à leurs dépens. A chacun des créneaux de la tranchée allemande, comme d’ailleurs de la nôtre, des fusils sont en effet tout installés sur des supports ou des chevalets et exactement pointés vers le bord de la tranchée adverse. Au premier objet suspect signalé par les guetteurs, ils partent presque tout seuls, si j’ose dire, car nul doigt n’a besoin d’en presser la gâchette, une simple ficelle en faisant l’office, que l’homme tire du fond de la tranchée loin de l’espace vide et dangereux que constitue pour lui le créneau et qui est vraiment, au sens propre du mot, une meurtrière.


* * *

On a beaucoup médit de cette guerre de tranchées, si contraire à la « furia francese, » et qui devait, semble-t-il, insurger tous nos nerfs, tous nos sentimens amis de la lumière, de la franchise, du visage découvert. On a eu tort, et aussi de s’étonner de la facile et tenace patience avec laquelle nos soldats se sont