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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/441

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la section bien blanche et très nette desquelles on a écrit au crayon à encre les indications nécessaires avec des flèches dûment orientées. En voici une qui indique le poste du colonel ; voici l’ « Avenue des Boches ; » voici d’autres indications imprévues, pittoresques et gauloises.

Car la gaieté, la bonne humeur, l’esprit, ces fleurs gracieuses et charmantes de notre terre, s’épanouissent sur la ligne de bataille en une floraison continue et si touffue que la mort elle-même ne la peut point détruire malgré ses rudes coups de faux. Notre « légèreté, » que les cuistres teutons n’ont jamais comprise et qu’ils prenaient pour une marque de notre infériorité, — l’éléphant ne peut pas comprendre l’oiseau, — notre subtile gaieté ne nous a pas abandonnés dans ces heures tragiques où la patrie bondit sous une ignoble étreinte.

Mais n’est-ce pas justement parce qu’il est gai et léger que le peuple français survole de toute la hauteur d’un splendide coup d’aile l’âme épaisse et lourde de ses ennemis : en proie à une sorte de sombre et intolérant mysticisme, ils se croient, eux, en possession de la vérité absolue et, partant, du droit de tyranniser les mécréans de la religion germanique ; lui, indépendant, ami de toutes les nuances dont la variété fera l’harmonie de l’humanité tant qu’on n’aura pas réduit celle-ci à marcher synchroniquement au pas de parade, aimablement sceptique, il puise dans son incorrigible légèreté la folie de ne jamais croire que « c’est arrivé, » et de prendre si peu au sérieux la vie elle-même qu’il est prêt à la sacrifier à ce mythe inconnu des Teutons : la Liberté. Légèreté en effet, légèreté sublime et délicieuse, et qui par cela même est vouée au triomphe, car si vous essayez de plonger une fleur légère au fond d’une mare, croupissante et pesante, toujours elle remontera à la surface et viendra flotter au-dessus de la surface épaisse. Il semble que le principe d’Archimède soit aussi vrai dans l’ordre moral que dans l’autre.

Après nous être longtemps et amplement enduits de terre grasse au passage, nous arrivons enfin au poste du colonel. Celui-ci, tué récemment, est remplacé provisoirement par un commandant d’infanterie coloniale, M. D…, maigre, à figure énergique qui lui-même, hélas ! sera tué quelques heures plus tard, à l’endroit précis où nous le trouvons, par un obus malheureux. Il est dans son abri couvert de chaume, assis sur