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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/440

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de ses actes. Après nous être un peu égarés, nous finissons par trouver l’entrée des tranchées ; un homme nous conduit. Ce sont des réservistes qui sont là ; ils ont des barbes hirsutes, des kilos de glaise plaqués sur leurs vêtemens, mais des mines superbes et mâles. Les officiers sont en capote, le fusil en main. A dix mètres, rien ne les identifie. Les tranchées sont très bien faites à cet endroit, taillées nettement dans la terre grasse, luisantes, bien découpées. Cette terre à betteraves est d’ailleurs très propice au travail de la sape. Elles sont fort étroites et c’est un avantage, car les éclats d’un obus tombant à proximité ont d’autant moins de chance d’atteindre le fond d’une tranchée de profondeur donnée qu’elle est plus étroite ; et d’autre part un obus donné tombera d’autant moins facilement dans la tranchée elle-même que sa section horizontale sera moindre. Dans celle-ci un homme peut tout juste passer, et il en serait empêché s’il était obèse, — c’est peut-être pour cela, après tout, qu’on réforme tant de robustes gaillards sous prétexte qu’ils pèsent plus de cent kilos, à moins que ce ne soit parce qu’ils offrent trop de surface apparente aux projectiles. Quoi qu’il en soit, comme il faut assurer dans la tranchée la circulation et le va-et-vient nécessaires, et comme dans celle-ci deux hommes ne peuvent pas passer de front, on y a ménagé de dix mètres en dix mètres de petits espaces plus larges et semi-circulaires, des sortes de petits garages où l’un des hommes attend que l’autre l’ait croisé. — J’ai d’ailleurs remarqué que, dans les divers secteurs du front où j’ai été amené à opérer, les tranchées sont faites suivant des types différens, ce qui tient non seulement à la nature du terrain mais aussi aux idées particulières des officiers qui les organisent. De fait il y a cent manières excellentes d’aménager des tranchées.

Celles-ci sont un dédale extraordinaire, provenant de ce qu’elles ont été avancées progressivement vers l’ennemi par des boyaux transversaux puis parallèles, d’où résulte un vrai labyrinthe. Comme on y est complètement enfoncé et par suite incapable de rien voir au dehors, on s’y perdrait immanquablement à chaque carrefour, si nous n’étions conduits par une tendre Ariane, qui est un poilu très broussailleux, calleux, pileux, terreux, ne rappelant que d’assez loin la dolente sœur de Phèdre. Il y a aussi aux carrefours de précieuses plaques indicatrices. Ce sont généralement des demi-betteraves sur