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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/390

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mais au nom de l’expérience, dont personne n’a le droit de méconnaître les enseignemens. L’Etat achète et vend mal ; ses agens ne sont pas des commerçans, et ils s’exposent, soit aux déconvenues les plus fâcheuses, soit aux calomnies les plus abjectes…

Le projet soumis au Parlement comporte, en outre, des achats à un prix déterminé d’avance, alors que le prix de vente reste effectivement inconnu. Nous ne pouvons pas savoir dès à présent ce que sera le prix de la viande fraîche ou frigorifiée pendant la série d’années 1916-1920.

L’hypothèse d’une hausse nouvelle ou de la persistance des prix actuels est toute gratuite bien qu’elle soit admissible et vraisemblable. L’Etat est donc exposé à acheter relativement cher et à revendre bon marché pour écouler un stock de viandes achetées à prix ferme. Nous ne savons pas non plus quel accueil la population civile réservera aux viandes frigorifiées. L’éducation du public est encore à faire. S’il n’accepte pas ces viandes, — après la guerre, — s’il leur préfère des viandes fraîches même à un prix plus élevé, — ce qui est parfaitement possible, — si enfin le parti protectionniste réclame et obtient l’application de l’ancien tarif douanier, les pertes infligées au Trésor pourraient être immenses puisque l’opération totale entraînerait, paraît-il, une dépense de 900 millions de francs environ !

Ce n’est pas tout. L’introduction des viandes frigorifiées, — et, plus exactement congelées, — suppose la création d’entrepôts frigorifiques placés : 1° dans les ports de débarquement, 2° dans les centres de consommation. Ces installations ne sauraient être achevées avant un certain délai et le concours financier de l’Etat devient indispensable, car le succès de ces entreprises reste subordonné, dans l’avenir, au maintien des opérations commerciales et, par suite, au bon vouloir des consommateurs ; il dépend de l’intervention législative elle-même qui peut se produire, soit pour rétablir des taxes douanières, soit pour interdire des approvisionnemens que le public agricole dénoncerait comme une tentative d’accaparement et de spéculation. Cette crainte et cette hypothèse sont spécialement visées dans le rapport que vient de rédiger M. Massé au nom de la Commission officielle des viandes frigorifiées. Comment, dans de pareilles conditions, verrait-on se constituer des sociétés pour fournir immédiatement des fonds ?