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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/360

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emphatiques, des préjugés abstraits, sachant regarder et compter avec les passions des hommes, convaincu que les questions politiques sont des questions de force, incrédule, mais partisan d’une religion provisoire utile au peuple, nourri d’études classiques qu’il a perfectionnées par la pratique des bons auteurs, Rabelais, Corneille, Voltaire, Montesquieu entre autres ; nature riche, exubérante, ensoleillée ; adoré de sa famille, de ses amis, gai et cordial dans la vie privée, prompt à oublier les injures, Danton apparaît aussi comme un grand patriote, aimant la France d’un amour de fauve, tout palpitant, d’un amour clairvoyant, farouche et pratique en même temps. C’est lui qui négocie la retraite presque pacifique de Brunswick ; qui, voulant donner à la guerre le caractère d’une guerre d’intérêt, fait déclarer que « la France ne s’immisce en rien dans le gouvernement des autres Puissances ; » qui obtient l’alliance de la Suède, pose d’avance les bases du traité de Bâle ; lui qui, par ses motions ; met fin aux carmagnoles dansées par des énergumènes dans la salle même de la Convention : « La Convention n’entendra plus à la barre que la raison en prose. »

Il se dit, il se montre capable d’unir la modération aux élans d’un patriotisme bouillant, impétueux, mais exempt de haine : « Que m’importent toutes les chimères que l’on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie ? Ce n’est pas être homme public que de craindre la calomnie ! »

Il écarte comme byzantines les discussions de principes si chères à Robespierre. « Toutes nos altercations tuent-elles un Prussien ?… La Constitution est une batterie qui fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté. Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d’appui, et vous n’avez pas encore bouleversé le monde !… » Une autre fois : « Khi que m’importe ma réputation ! Que la France soit libre, et que mon nom soit flétri ! Que m’importe d’être appelé buveur de sang ? Eh bien ! buvons le sang des ennemis de l’humanité, s’il le faut ; combattons, conquérons la liberté ! » Il répète volontiers qu’il mourrait, qu’il mourra pour la patrie ; d’ailleurs il n’aime pas la guerre pour la guerre, et déclare, le 15 juin 1793, que le peuple : français ne peut jamais faire de guerre offensive ; s’il a rompu en visière à l’Europe, c’est pour prévenir des préparatifs dirigés contre lui : « Quand je vois un ennemi qui me