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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/341

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adresse, héritage, ce travail d’acquisition se poursuit ; même sous Louis XV, la France s’accroît de la Lorraine et de la Corse. Parti du néant, le Roi a fait un Etat compact qui renferme vingt-six millions d’habitans, et qui est alors le plus puissant de l’Europe. Dans tout l’intervalle, il a été le chef de la défense publique, le libérateur du pays contre les étrangers… Au dedans, dès le XIIe siècle, il est grand justicier, il démolit les tours des brigands féodaux, il réprime les excès des forts, il établit l’ordre et la paix… Cependant toutes les choses utiles exécutées par son ordre ou développées sous son patronage, routes, ports, canaux, asiles, universités, académies, établissemens de piété, de refuge, d’éducation, de science, d’industrie et de commerce, portent sa marque et le proclament bienfaiteur public. De tels services appellent une récompense proportionnée : on admet que, de père en fils, il contracte mariage avec la France, qu’elle n’agit que par lui, qu’il n’agit que pour elle, et tous les souvenirs anciens, tous les intérêts présens viennent autoriser cette union… Cette union, l’Eglise la consacre à Reims par une sorte de huitième sacrement accompagné de légendes et de miracles ; il est l’oint de Dieu. Le peuple, jusqu’en 1789, verra en lui le redresseur de torts, le gardien du droit, le protecteur des faibles, le grand aumônier, l’universel refuge… Tous, par une vague tradition, par un respect immémorial, sentent que la France est un vaisseau construit par ses mains et par les mains de ses ancêtres, qu’à ce titre le bâtiment est à lui, qu’il y a droit comme chaque passager à sa pacotille, et que son seul devoir est d’être expert et vigilant pour bien conduire sur la mer le magnifique navire où toute la fortune publique vogue sous son pavillon. »

Michelet, éloquent poète de l’histoire, et merveilleux dupeur des esprits, affirme « qu’avec Jeanne d’Arc il y eut un peuple, il y eut une France ; qu’en elle apparurent à la fois la Vierge et déjà la Patrie. » La Patrie était apparue trois siècles auparavant ; Jeanne d’Arc, suivant la forte expression de James Darmesteter, ne vint pas la créer, elle la retrouva. Beaucoup, avant elle, avaient élargi le sillon dans le champ mystique de l’unité nationale ; mais ce mot si grand, si doux, de patrie, semble bien avoir été prononcé pour la première fois en France par Jeanne. D’après son interrogatoire du 13 mars 1431, elle dit au Roi à Chinon, « de la mettre à l’œuvre, et que la patrie serait