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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/337

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spiritualiste. Charlemagne reconstitue l’unité de la Gaule et des peuples germaniques ; mais son empire, comme celui de Clovis, ne tarde pas à se désagréger en plusieurs royaumes, et ceux-ci en une foule de seigneuries plus ou moins vastes, plus ou moins indépendantes. Ainsi s’institua la féodalité, société de chefs militaires qui assurent aux anciens colons, aux paysans, la sécurité, ce pain quotidien de la vie sociale ; moyennant quoi, ceux-ci cultivent leurs terres, font leurs charrois, paient des redevances en nature ou en argent, afin qu’ils puissent entretenir leur troupe, leur ost, et se battre pour eux : par-là se reforment des milliers de petites patries locales que l’on voit, que l’on touche pour ainsi dire du doigt, que l’on aime d’un sentiment aveugle, passionné, orgueilleux, comparable à celui des anciens Hellènes pour leur cité. L’émancipation des Communes, à partir du XIIe siècle, créera à son tour des petites patries de quelques kilomètres carrés, qui, à l’encontre des patries féodales, favoriseront le mouvement vers l’unité nationale. Il y eut un patriotisme féodal, un patriotisme municipal, un patriotisme provincial, l’un se superposant à l’autre, comme les blocs de marbre d’un temple grec.

Dans la Chevalerie, qui se développe parallèlement à la féodalité, on perçoit aussi quelque linéament de l’idée de patrie. « Tu seras le champion du Droit et du Bien. Tu aimeras le pays où tu es né, » disent les commandemens du nouveau chevalier. Cette institution jette tout son éclat au temps de ces Croisades où l’on entrevoit aussi un sentiment patriotique, mais non plus borné aux limites d’un seul pays, le rêve d’une patrie européenne et chrétienne, de la patrie universelle des âmes.

L’idée nationale, l’idée française s’affirme avec éclat en 1214, contre une coalition redoutable, Saxons, Allemands, Flamands, Ardennais, Anglais, commandés par l’empereur Othon. Philippe-Auguste arme ses vassaux, fait appel aux milices communales ; les clercs eux-mêmes se rangent sous la bannière royale ; l’évêque de Senlis enflamme les troupes en « leur parlant de Dieu, de leur roi et de l’honneur de la nation. » L’ennemi fut vaincu, le peuple célébra par de grandes fêtes cette victoire, Paris fut illuminé pendant sept nuits. L’âme de la France avait palpité, perçu « la sensation de la frontière. »

Au milieu des siècles douloureux qui suivent la mort de