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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/278

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rentrâmes à l’Ambassade profondément émus. Mais une suite d’émotions encore plus grandes nous y attendait. Il était trois heures, et, conformément à mon programme, on était réuni à la chapelle pour le Te Deum, pendant que, sur le toit de l’Ambassade, on dessoudait l’aigle, qui devait tomber au moment où je sortirais de la porte, et on préparait les housses pour couvrir les aigles de la porte de la rue. Cette dernière commençait alors à se remplir de monde.

Tout ce qui restait de Russes à Constantinople était venu à l’église prier avec nous. Il y avait des familles de quelques-uns de nos employés inférieurs, courriers, etc., qui devaient rester là tandis que leurs chefs partaient. Chacun se reportait involontairement en idées vers les années qu’il avait passées à Constantinople, se demandant s’il y reviendrait et dans quelles conditions. La plupart d’entre nous, et moi en tête, nous devions suivre l’armée, prendre part à la guerre avec ses dangers et ses chances aléatoires. Il y avait enfin et surtout le sentiment patriotique, le sentiment du grand drame qui allait commencer, où des milliers de victimes humaines seraient sacrifiées pour l’honneur et la gloire du pays, et on se demandait avec inquiétude quels en seraient les résultats. Avec cela, tous les rêves attachés à la possession du Bosphore, à la chute de la Turquie que la guerre devait nécessairement rapprocher et pouvait même amener, se présentaient à l’imagination et augmentaient l’émotion que nous causait déjà le service divin en lui-même, la solennité du moment, les belles prières lues d’une voix entrecoupée de larmes et accompagnée des sanglots que l’on entendait dans différens coins de l’église. Et, pendant ce temps, des ouvriers, déclouant au-dessus de nos têtes l’aigle impériale, faisaient un bruit qui rappelait les coups de marteau par lesquels on ferme un cercueil.

Le Te Deum fini, nous baisons la croix et les images ; l’archimandrite nous aspergea d’eau bénite et referma pour longtemps les portes de l’autel en emportant les derniers vases et les objets sacrés qui avaient servi à cette dernière et lugubre cérémonie.

Revenu dans mon appartement je me mis, après avoir fait le signe de la croix, à signer les nombreuses pièces relatives à la rupture, et avant tout la note principale, la déclaration de guerre que, d’ordre de l’Empereur, je devais adresser à la Porte