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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/256

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et c’était vraiment un tour de force et une chance miraculeuse que personne n’en eût rien su dans cette ville. On se doutait bien, paraît-il, qu’il y avait quelque chose qui se tramait, mais on ne savait ni où ni quoi ni par qui, et un de mes anciens collègues, le baron d’Alvensleben, qui était à cette époque agent diplomatique d’Allemagne en Roumanie, m’a reproché amicalement par la suite de m’être si bien caché, même de lui.

Cependant, un jour, M. Bratiano me parut un peu inquiet ; quelqu’un avait dit dans les couloirs de la Chambre qu’il y avait à Bucarest un négociateur russe avec lequel le ministère était en pourparlers. Bratiano le nia, mais pressa la conclusion de l’affaire pour que je pusse partir le plus tôt possible. Et, malgré celle insinuation, aucun journal n’a jamais parlé de ma mission à Bucarest, quoique la question que j’y traitais dût au premier chef intéresser le monde politique, comme preuve éclatante des intentions intimes et des résolutions arrêtées de la Russie. Le projet de conventions fut donc définitivement dressé, confronté, approuvé de part et d’autre, et n’avait plus qu’à recevoir la sanction officielle. Je me pique de croire que cet acte était très bien fait et répondait à toutes les nécessités de la situation, en vue de laquelle il était dressé. L’idée dominante était d’éviter les froissemens entre les gouvernemens et les administrations réciproques, de régulariser autant que possible les rapports des chefs militaires avec les autorités locales et la population, de prévenir surtout ces interminables réclamations, plaintes et sollicitations, qu’entraîne à sa suite le passage d’une armée par un territoire étranger. Au moment où je négociais la convention pour la guerre de 1877, il y avait encore des comptes et des procès datant du séjour de notre armée en Moldavie et Valachie en 1853 et 1854, qui n’étaient pas réglés ! C’est à prévenir la possibilité, ou au moins à diminuer la probabilité de pareilles « queues » que tendaient les désirs des Roumains et que je croyais moi-même devoir consacrer mes efforts. J’avais établi qu’un commissaire général roumain serait attaché au quartier général russe et un fonctionnaire russe analogue serait accrédité auprès du gouvernement roumain et que c’est par leurs entremises que se feraient les relations entre l’armée et les autorités roumaines. Malheureusement, le ministère des Affaires étrangères, hostile en principe à la guerre et ne se souciant pas des besoins qu’elle