Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/253

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


un homme d’un désintéressement exemplaire, pauvre, parfaitement honnête. L’exercice du pouvoir ne l’avait pas encore gâté à cette époque. Il s’y cramponna plus tard et ne fit pas toujours du bien à son pays.

Il me reçut de la façon la plus aimable, m’adressa des complimens personnels, puis me posa tout de suite la question à laquelle je m’attendais : où étaient mes pleins pouvoirs. Je lui remis la lettre du général Ignatieff, mais il ne la considéra que comme une lettre d’introduction. « Comment, dit-il, vous voulez que nous nous engagions dans une affaire qui peut mettre en danger la sécurité de notre État, et vous ne voulez y engager, vous, que votre seule responsabilité personnelle ou celle du général Ignatieff ? La partie est trop inégale. C’est d’ailleurs un manque d’égards vis-à-vis de l’Etat roumain. Un acte conclu avec la Principauté et qui devra être signé par le premier ministre et ratifié par le Prince et les Chambres, devrait au moins être soumis aussi à la ratification du ministre des Affaires étrangères de Russie, seul qualifié pour donner les pleins pouvoirs nécessaires aux négociations. » Cette première difficulté menaçait de tout compromettre. Si je perdais du temps à solliciter et à recevoir des pleins pouvoirs, mon séjour se prolongerait indéfiniment et je risquerais d’être découvert. D’autre part, la conférence devait s’ouvrir à Constantinople dans les premiers jours de décembre et je désirais y assister d’autant plus que l’ambassadeur aussi avait besoin de ma présence. J’employai donc toutes les ressources de mon esprit pour démontrer à M. Bratiano que cette omission ou ce défaut de forme n’était qu’accidentel, qu’il fallait gagner du temps et c’était pour cela que le général Ignatieff avait pris sur lui de m’envoyer sans retard. Il allait de soi que la convention que nous élaborerions serait ratifiée ; j’allais demander par télégraphe des pleins pouvoirs, ils seraient probablement envoyés au nom de M. Stuart pour ne pas me retenir trop longtemps à Bucarest, mais nous pourrions tout de même commencer les pourparlers, M. Bratiano finit par se rendre à ces raisonnemens et consentit à entrer en négociations. Mais il me posa aussitôt une seconde question, à laquelle je m’attendais également : pouvais-je lui garantir que nous ne reprendrions pas, après la guerre, la Bessarabie ? Je lui répondis que j’avais l’ordre d’éviter toutes les questions politiques, ma mission consistant à conclure une convention technique pour le passage