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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/226

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comprendre son père, qui l’a traité bien étrangement quelquefois, lui touchant de la main les cheveux, ayant l’air un instant de l’aimer, puis l’écartant avec vivacité, d’une voix suppliante. Ce qu’il sait de son père, le voici : son père ne peut supporter aucun bruit, que le bruit de la musique. Lui, de son côté, ne peut vivre sans faire aucun bruit jamais. Il constate cela, Gilles, cette incompatibilité de son père et de lui. Le séjour de la Grangère, en somme, arrangerait tout, si l’absence de sa mère ne lui désolait son plaisir. Mais il s’installe, en définitive, dans le sort qui lui est échu.

Il s’attendait que sa mère le reprît avec elle bientôt. Non ; et on le met au collège. Il ne sera plus ce petit garçon choyé : il sera l’élève Gilles. Mais il s’installera encore, et sans trop de difficulté, non sans souffrances, dans un monde imprévu. Nous aimons Gilles, pour l’aisance, ou plutôt la docilité avec laquelle il s’accoutume. Et, de sa part, ce n’est ni mollesse, ni indifférence. Nul être n’a été plus frémissant. Seulement, il ne se révolte pas : à toute minute, on sent qu’il n’avait point espéré d’autres chances ; alors, il n’a point à se désespérer.

Gilles au collège : André Lafon s’est plu à la peinture de ce collège et de ce collégien. Il l’a faite avec lenteur et minutie ; peut-être avec trop de minutie et de lenteur. Cette partie de son roman n’évite pas toujours le péril d’être un peu ennuyeuse. Mais aussi la dextérité de plusieurs écrivains célèbres nous a gâtés, si je ne me trompe. Ceux-là, très obligeans, savent ce que désire et supporte notre futilité. Ils nous amusent mieux. André Lafon, dénué d’une telle malice, compte que nous aimons Gilles et souhaitons de savoir comment vit ce petit garçon. La vie du collège n’est pas fertile en incidens. Monotone, elle se déroule avec la patience que nous attribuons à une horloge, laquelle ne passe point un seul des battemens à elle assignés. La longueur du temps, il ne fallait pas l’omettre. Et, avec bonne foi, André Lafon ne l’a point omise. La longueur du temps, c’est toute l’enfance. Plus tard, on croit que l’enfance a été rapide : elle ne l’était pas. Et c’est dans la longueur du temps, comme dans une quiétude un pou morne, que se forment les âmes, qu’elles prennent leurs plis.

Gilles n’est pas le meilleur élève de sa classe, ni le moins bon. Dans la cour, pendant les récréations, il n’accomplit pas des exploits de force ou d’agilité. Il admire ceux de ses camarades qui, plus robustes ou ingénieux, acquièrent quelque prestige. Il s’éprend de la gentillesse de l’un, de la diablerie d’un autre. Mais il n’est pas guindé, souffreteux ; il n’est pas un enfant martyr. Malheureux ? oui,