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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/223

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ne jamais pécher contre la simplicité, plus de rouerie. L’émotion le débarrasse de toute coquetterie empruntée ; il n’a plus besoin de personne. Ainsi, un jour, il suit, dans la campagne, les chemins bordés de haies ; le soir gagne, la nuit menace et la campagne est si déserte qu’elle multiplie, élargit la solitude où vous êtes. Vous souhaitez qu’une voix chante ou parle et, amicale, humaine en tout cas, éveille un écho à votre douleur, un écho pareil à une réponse…

S’il ne se peut qu’un chant résonne et que l’on passe
Et que je n’aille plus si seul, faites qu’un toit
Pauvre montre à mes yeux, mon Dieu, sa vitre claire
Et qu’aux soirs orageux et trop lourds à la terre,
L’on m’ouvre si je frappe et si je dis : C’est moi !

Ces vers frissonnent bien. Les meilleurs vers de la Maison pauvre sont de cette qualité, ne répandent pas des flots d’harmonie, ne répandent pas d’éloquence et, avec peu de mots, évoquent une délicate inquiétude du cœur, désir d’intimité tranquille, peur de tout incident qui dérange la paix de l’heure, amour de l’ombre où l’on dirait qu’on est mieux à l’abri. L’ombre, aucun poète ne l’a mieux aimée et n’a mieux peint ses nuances, ses mouvemens, ses manières de s’allonger aux poutres, des plafonds, de se tapir aux angles des murs, aux coins des meubles, de guetter les objets, de les approcher, de les envelopper, de les ensevelir, de les abolir et de leur enseigner peu à peu le dernier devoir de disparaître. Avant cela, il y a les précieux instans de la lumière diminuée, de l’adieu qu’elle vous donne…

Du jour demeure pris au neigeux amandier…

Enfin la nuit permet qu’on ne sache plus si l’on a souffert. Mais la nuit parfois tarde tant à venir

Qu’il semble que le cri des martinets l’apeure.

Et vienne l’autre nuit, sans réveil, que Dieu accorde !… Chaque soir vous l’a doucement annoncée.

Un poème de la Maison pauvre est un souvenir d’enfance, — délicieux de justesse, — et qui nous révèle l’enfant qu’a été ce poète ; il nous achemine au roman de l’Élève Gilles.

Le souper s’achevait lentement, sans lumière,
Dans l’ombre qu’apportaient les soirs déjà plus courts ;
L’aïeul parlait longtemps des vendanges dernières,
Vidait son verre, et puis s’accoudait. Dans la cour,