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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/198

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une expansion plus débordante et plus exigeante : il fallait que le Hohenzollern de 4914, imitant le Hohenstaufen ou le Carolingien d’autrefois, imposât, arrachât à tous ses voisins, à l’humanité tout entière, non plus des concessions territoriales, mais des concessions économiques de toute nature. Commerce, industrie, agio, les affaires pour l’Allemagne de Guillaume II devenaient chaque jour davantage « l’argent des autres, » et, de quelques noms honorables ou de quelques prétextes désintéressés que l’Empereur voulût bien parer ses offres de « patronage » douanier et de « recommandation » politique, c’était la servitude de l’Europe, et même le servage du genre humain qui devenait nécessaire à la prospérité des fidèles, donc à leur contentement et fidélité et, par suite, à l’autorité divine du patron. Toutes les autres causes apparentes de la guerre actuelle ne sont que secondaires auprès de celle-là. Bismarck et ses empereurs de la Nation avaient pu garder la paix avec le reste des hommes. Guillaume II, empereur du bénéfice, devait être acculé lot ou tard à exiger de tous les peuples l’adhésion au système germanique, l’allégeance au Chef germanique.

Les sociétés et les langues de Germanie ont toujours eu des conceptions et des formules très aptes à combiner la liberté d’autrui avec la suprématie du Germain. Dans nos terres gallo-romaines, les Francs implantèrent la mainbour. C’était pour l’homme libre un moyen honorable et légal de « se livrer et commender » à quelque puissant protecteur. « Il est constant, — « faisait dire à cet homme libre, mais respectueux, la formule de la mainbour, — il est constant que je n’ai pas de quoi me nourrir et me vêtir ; en conséquence, je me suis adressé à votre bonté et me suis résolu, par ma volonté, à me livrer et commender à vous. Vous devrez m’aider et me soutenir tant de la nourriture que du vêtement, autant que, de mon côté, je pourrai vous servir et bien mériter de vous. Tant que je vivrai, je devrai vous rendre le service d’homme libre et l’obéissance : je n’aurai pas la faculté de me retirer de votre puissance et mainbour : je resterai tous les jours de ma vie sous votre pouvoir, en votre défense [1]. »

Ingenuili ordine tibi servitium vel obsequium impendere debeam : la libre adhésion de l’Europe et de l’humanité au

  1. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, IV, p. 268.