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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/178

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de coalition ? « Je ne veux pas, répétait Bismarck, conquérir des territoires pour faire de parti pris des colonies artificielles. Je ne veux pas menacer les droits acquis par d’autres nations, ni prendre pied dans le monde colonial, sans faire des ouvertures aux États qui pourraient y prétendre à quelques droits anciens… Je ne veux pas engager l’Allemagne dans un conflit avec des puissances supérieures par leur flotte et leur armée coloniale… »

Louables intentions ! Vertueuses formules, qui pendant quelque temps, continrent un peu l’ambition des coloniaux allemands et donnèrent le change aux puissances voisines ! Mais quand les successeurs de Bismarck croiront avoir égalé ces puissances « par leur flotte et leur armée coloniale, » on verra ce qui subsistera du système bismarckien de l’Europe et de la sécurité de l’empire allemand. Ich war kein Kolonial : tant que ce mot de Bismarck demeura sa règle de conduite, il put sembler que son œuvre européenne était définitive, éternelle ; elle commencera de montrer ses fissures le jour où l’Allemagne mettra son avenir sur la mer. Unsere Zukunft liegt auf’s Meer, proclamera le pavillon de la marine allemande aux visiteurs de notre Exposition universelle de 1900 ; en mai 1901, Londres et Paris entameront ces pourparlers d’Entente cordiale, où Bismarck aurait vu, où ses successeurs les plus optimistes ne pourront pas manquer de voir aussitôt la première atteinte irréparable à l’hégémonie allemande, car l’alliance franco-russe n’en avait encore été qu’un premier accroc sans gravité.

Mais bien plus rapidement et plus profondément que sa politique étrangère, la politique intérieure de Bismarck et sa situation personnelle furent atteintes par les contre-coups de l’entreprise mondiale et par le revirement de l’opinion allemande qu’elle entraîna à son égard, à Lui. En 1884, qui donc aurait pu croire que, Lui vivant, Lui capable et désireux de gouverner encore, l’Empire aurait un autre, deux autres chanceliers, qu’il serait « démissionné, » remplacé du soir au lendemain par un général de cavalerie, puis par un vieux prince bavarois, qu’il s’en irait mourir, après huit ans de disgrâce et de rageuse impuissance (1890-1898), dans sa solitude du Sachsenwald et que, Princes et Peuple, l’Allemagne devant cet effondrement resterait indifférente, froide jusques au fond du cœur, kühl bis an Herz hinein ?

Princes et Peuple, Bismarck croyait bien pourtant s’être à