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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/158

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habitans d’Albi : « Les mœurs y sont douces, écrit Mme de Saliès, et les esprits disposés à la bienveillance… » Cette bienveillance n’empêchait pas les Albigeois, en se promenant sous les beaux ormes de leurs remparts, de jaser de Mespletz et de sa compagne et l’écho de ces cancans provinciaux était parvenu jusqu’à la capitale du Languedoc.

Massauve n’y passait donc pas inaperçu. On se demandait avec curiosité quel était ce cavalier de bonne mine que l’on voyait, à chacun de ses voyages, échanger des bijoux précieux contre des espèces sonnantes, dont il dépensait immédiatement une notable portion en parties de plaisir. La malignité gasconne s’exerçait à son sujet. Il était beaucoup question à cette époque de faux monnayeurs que les Parlemens recherchaient avec une grande sévérité. Les allures de Massauve étaient assez louches pour attirer sur lui l’attention de la police.

Sur ces entrefaites, un de ses valets, avec qui il s’était brouillé et qu’il avait mis à la porte, voulut se venger et le dénonça au premier président de Toulouse, comme espion de l’Empereur. Cette dénonciation donna un corps aux soupçons qui planaient sur ces étrangers mystérieux et Mespletz fut immédiatement arrêté. Un commissaire du Parlement se transporta à la Longaigne, s’y livra à de minutieuses perquisitions et, comme la prétendue sœur du prévenu se refusait à fournir des explications satisfaisantes, elle fut aussi décrétée de prise de corps, amenée à Toulouse et incarcérée comme complice. En même temps, un rapport était adressé à Mazarin qui venait de succéder à Richelieu.

L’affaire prenait décidément une mauvaise tournure, et la comtesse comprit qu’elle ne pouvait en sortir qu’en renonçant à son incognito et en avouant qui elle était. Elle se décida donc à exhiber le passeport qu’elle avait obtenu naguère de la Cour. En même temps arrivait la réponse de Mazarin. Le cardinal déclarait que l’inculpé était un brave gentilhomme, coupable seulement d’avoir enlevé une princesse allemande ; et on prétend qu’il ajouta : « Plût à Dieu que tout gentilhomme français en fit autant [1] ! »

Ce coup de théâtre mit fin à la détention de nos deux

  1. Malgré l’obligeance de M. Baudoin, alors archiviste de la Haute-Garonne, il m’a été impossible de retrouver la trace de cette affaire dans les registres criminels du Parlement de Toulouse.