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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/146

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doctrine courante que la fin justifie les moyens, et quels moyens !

D’ailleurs, les Allemands, qui ne sont jamais à court d’argumens quand leurs intérêts sont en jeu, s’efforcent de prouver par la voix de leurs professeurs d’art militaire que les pires horreurs sont, au fond, très humaines, puisque, comme le bien sort du mal au dire de Méphistophélès, « une dureté et une rigueur apparentes se changent en leur contraire quand ils ont pu produire chez l’adversaire la résolution de demander la paix, » affirme sans embarras le général von Hartmann. Plus on aura commis d’atrocités, plus le pays ennemi aura peur, et plus tôt il implorera la paix ; plus donc, en somme, on aura été généreux : tel est le sophisme dont se repaissent les esprits d’outre-Rhin. Ainsi que M. Andler l’a rappelé dans une curieuse brochure sur la doctrine allemande de la guerre, la vieille loi du Landsturm ne spécifiait-elle pas déjà, en 1843, au paragraphe 7, que « les moyens de guerre les plus tranchans sont les meilleurs, car ils donnent à la cause juste, — qui ne peut être que la cause allemande, — la victoire la plus complète ? »

En revanche, si l’Allemagne a tous les droits, nulle nation au monde n’en a contre elle. C’est de bonne foi que ces tueurs de femmes, de vieillards et d’enfans, qui ont semé sur leur passage la mort, la terreur, la ruine et l’incendie, invoquent le droit des gens à leur profit. Bien mieux, quiconque résiste aux volontés de l’Allemagne contrevient au droit en sa personne : il ne peut qu’être justement frappé. C’est en vertu de cet axiome que les pangermanistes prétendent n’avoir jamais voulu la guerre, mais la paix, la paix germanique s’entend, c’est-à-dire la soumission de tous aux volontés allemandes. « On ne saurait rester neutre vis-à-vis de l’Allemagne, » écrivait Adolf Lasson le 29 septembre 1914. Non seulement ne pas obéir à ses ordres est une offense ; c’en est une encore de ne pas favoriser ses ambitions. Il en résulte que, puisque cette guerre est née de ce que ni la Russie, ni la France, ni la Belgique, ni l’Angleterre n’ont consenti à s’incliner devant les exigences allemandes, c’est, nonobstant les apparences, l’Allemagne qui a été attaquée. « Il n’est pas vrai que l’Allemagne ait provoqué cette guerre, » protestent, en chœur et avec toute la sincérité dont ils sont capables, les plus grands noms de la pensée allemande. Et ils continuent : « Il n’est pas vrai que