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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/142

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IV

Expression la plus parfaite qui soit de l’Absolu, l’Etat allemand a pour destinée de se réaliser toujours davantage. Appelé à sauver le monde, il a une triple mission à remplir : moralisatrice, civilisatrice et religieuse.

Qu’on ne s’étonne pas d’une aussi extraordinaire prétention. Comment l’infatuation collective à laquelle l’Allemagne est arrivée n’entraînerait-elle pas, avec une incompréhension radicale des mentalités étrangères, le mépris des autres ? Il est formidable. « Les Français ne sont qu’un peuple de singes, déclare André Léo, dont les œuvres eurent autrefois un grand succès. La race celtique, telle qu’elle s’est montrée en Allemagne et en France, a toujours été mue par un instinct bestial, tandis que, nous autres Allemands, nous n’agissons jamais que sous l’impulsion d’une pensée sainte et sacrée. » Tout ce qui n’est pas eux est pourri. N’ont-ils pas, les premiers, baptisé Paris la Babylone moderne ? « Les peuples alentour, écrit Lange dans son Pur Germanisme, sont ou bien des fruits mûrs, bientôt flétris, qu’un prochain orage peut secouer de l’arbre, tels que Turcs, Grecs, Espagnols, Portugais, et une grande partie des Slaves ; ou bien ils sont, il est vrai, orgueilleux et joyeux de leur race, mais stérilement raffinés en leur culture, pauvres en leur génération, comme les Français. » Puis de conclure : « Qui sait si, nous Allemands, nous ne sommes pas destinés à être la férule qui corrige et guérit toutes ces dégénérescences ? » La voilà bien, la mission moralisatrice.

Moralisatrice, une telle entreprise est, en outre, essentiellement civilisatrice. Aussi bien, Ostwald annonce à l’univers, d’accord avec tous ses concitoyens, que l’Allemagne lui apporte une nouvelle forme de civilisation, non plus individualiste comme l’ancienne, mais collective. « Grâce à sa faculté d’organisation, a expliqué le grand chimiste dans une interview désormais célèbre, l’Allemagne a atteint une étape de civilisation plus élevée que les autres peuples. » C’est ce qu’ils appellent la culture ou Kultur, et qui est très différent de ce que les Gréco-Latins entendent par ce mot, puisque aussi bien les Allemands ne désignent par-là que la force disciplinée. « La guerre, un