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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/133

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devenir, comme il le souhaite, une bête complète. Ce qui est débile mérite d’être écrasé. « O mes frères, suis-je donc cruel ? interroge Zarathustra. Mais, je vous le déclare : ce qui tombe, il faut encore le pousser. »

De même qu’il n’existe rien de supérieur à la force, il n’y a pas, suivant Nietzsche, de droits contre elle. Hegel, déjà, n’avait pas craint de railler ceux qui prétendent que les traités de paix doivent durer éternellement : la raison d’Etat les a signés, la raison d’Etat peut les rompre. Aussi bien, d’après tous les hommes politiques allemands, quand ceux qui gouvernent un pays croient la guerre inévitable, pour quelque motif que ce soit, il est de leur devoir strict de la faire éclater au moment le plus favorable, afin de se réserver l’offensive, sans s’inquiéter de vaines formalités telles que le respect des neutres ou la déclaration de guerre préalable. Au moment de l’affaire du Sleswig-Holstein, par exemple, Treitschke, qui a du moins le mérite de la franchise, flétrissait « les petites intrigues et les manœuvres maladroites et répugnantes des diplomates qui voudraient nous faire croire aux soi-disant droits des Hohenzollern sur les duchés, au lieu d’avouer sincèrement que nous ne voulons pas de nouvelle cour,… que le particularisme des Holstenois ne s’est déjà que trop marqué,… enfin que la Prusse doit annexer cette terre pour être capable d’une grande politique allemande. » De fait, déclare tout net le général von Bernhardi, « pour une nation qui sait en péril ses instincts vitaux, il n’y a qu’une immoralité, c’est d’être faible. » Quant à Bismarck, il confessait que, là où la puissance de la Prusse était en question, il ne connaissait pas de loi. « Aucun Etat, confirme Treitschke, ne saurait jamais s’engager à une observation illimitée de ses traités, car une telle observation aurait pour effet de restreindre son pouvoir souverain. » Entendez : ses intérêts.

Non seulement la force prime le droit, comme on l’a trop répété, mais pour tout cerveau allemand contemporain, elle le crée. « La puissance du vainqueur, voilà ce qui détermine le droit, » annonçait expressément Ihering dans le discours qu’il prononça en 1870 pour l’anniversaire de Guillaume Ier. Et il ajoutait : « C’est de cette manière que notre sentiment juridique se concilie avec la dure loi de l’histoire. » Ce n’est pas autre chose que l’affirmation solennelle du droit du plus fort, de ce fameux droit du poing, Faustrecht, qui, de l’aveu des juristes