Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/127

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de critique religieuse qui, en Allemagne, naquit de Luther.

Soucieux de ramener la religion à l’élan mystique de l’âme illuminée par Dieu, le fondateur du protestantisme ne se contenta pas de rejeter le dogme catholique : il sépara radicalement la foi de la raison. Or, récuser l’intervention de la raison en matière de croyance ne pouvait que conduire au mysticisme et, par un curieux retour des choses, au rationalisme le plus téméraire dans tout ce qui est objet de science, fût-ce religieuse. Et, de fait, délivrée par le fidéisme de toute entrave ou, plutôt, de toute direction dans l’interprétation des Livres saints, la raison ne tarda pas à s’attaquer, non plus seulement aux dogmes, mais à la révélation que Luther considérait comme la source unique de la foi, aux données historiques et, finalement, à la métaphysique même du Christianisme. C’est ainsi qu’après Lessing, qui ruina la théorie traditionnelle de l’inspiration verbale des Ecritures, l’exégèse biblique en vint à rejeter la notion du surnaturel et à réduire les origines chrétiennes au récit poétique des expériences religieuses des premiers fidèles. La religion fut ainsi ramenée à un sentiment dépourvu de valeur objective. Comme une émotion ne saurait être ni vraie ni fausse, — on l’éprouve ou non, voilà tout ! — les exégètes furent, en effet, amenés à soutenir que la question de vérité ou de fausseté ne se pose pas en matière religieuse. D’autre part, Schleiermacher sépara définitivement, vers la fin du XVIIIe siècle, la morale de la religion, cette dernière étant incapable, à son avis de fournir aucune règle à notre conduite. Or, souvenons-nous de la prédiction d’Henri Heine : « Le Christianisme, écrit-il, a adouci jusqu’à un certain point cette brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n’a pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l’enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattans, l’exaltation frénétique des Berserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd’hui. Alors, et ce jour, hélas ! viendra, les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire ; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et détruira les cathédrales gothiques… »

En vain, Emmanuel Kant tenta-t-il d’arrêter la morale sur la pente au bas de laquelle était sa ruine en fondant le devoir sur la conscience individuelle à qui il s’imposerait à titre