Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/11

Cette page n’a pas encore été corrigée


MINOLA.^ « 

En effet, Minola avait une belle couronne toute constellée de gemmes précieuses et de diamans ; des cordons de grosses perles pendaient autour de son visage, perles blanches comme des gouttes de lait, blanches comme des flocons de neige. Le blanc était la couleur préférée de Minola et, selon des ordres toujours fidèlement exécutés, ses appartemens ressemblaient à un jardin féerique par une matinée d’hiver, alors que le givre recouvre chaque arbre et chaque buisson d’un manteau étincelant.

Or, comme à la Cour de Minola vivait une hautaine vieille dame qui s’était arrogé le droit de dire toutes les choses désagréables que Minola n’aimait point entendre, celle-ci répétait sans cesse à la petite Reine que 1’ « opinion publique » eût préféré qu’elle fût vêtue d’étoffes somptueuses plutôt que de la voir drapée dans ses voiles blancs.

Cette vieille dame s’appelait pompeusement la duchesse Arabella de Comandolina, et le terme « opinion publique » sortait si souvent de sa bouche que Minola, obsédée, voyait ces paroles prendre corps et peser d’un tel poids sur elle que sa pauvre petite vie lui devenait un lourd fardeau. Alors qu’elle eût préféré jouer dans le jardin, au lieu de parader dans les rues en carrosse de gala, 1’ « opinion publique » était invoquée comme un surveillant impitoyable. Quand, assise sur son trône, elle appelait un petit page à ses côtés pour lui murmurer à l’oreille une innocente plaisanterie, de nouveau surgissait 1’ «opinion publique, » car elle n’admettait point que la Reine chiffonnât ses vêtemens, qu’elle parlât à qui bon lui semblait, ni qu’elle jouât avec qui que ce fût. L’ « opinion publique » ne lui permettait pas davantage de chevaucher seule à travers les bois, de rire bruyamment en public, de retrousser sa robe pour courir à travers sa chambre ou de se tenir silencieuse dans un coin, quand il aurait fallu s’entretenir avec les vieux gentilshommes qui baisaient solennellement sa blanche petite main. Beaucoup d’autres choses encore étaient interdites par r <( opinion publique, » si bien qu’à la fin, la pauvre petite Reine la crut voir, cette « opinion publique » en chair et en os, sous la forme d’un grand homme noir, toujours prêt à jeter son ombre importune au travers de tous les chemins. En vérité, la pauvre petite Reine était seule, bien seule, toute seule au monde I