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réveillent trop souvent dans l’humiliation ou dans la défaite. La France ne veut pas être exposée à subir la loi de l’étranger ; elle est fermement pacifique, mais elle entend sauvegarder son indépendance, ses droits et son honneur. Il lui faut, pour les défendre, une armée composée de gros effectifs et rapidement mobilisable ; il lui faut aussi des troupes instruites, exercées et entraînées. »

M. Poincaré a l’art des raccourcis où beaucoup de choses sont comprises en quelques mots. En disant qu’il faut à la France une armée composée de gros effectifs rapidement mobilisables, une armée composée de troupes instruites, exercées et entraînées, il a dit tout ce qu’il fallait dire : il ne reste plus qu’à le faire. Une armée active suffisamment nombreuse et toujours tenue en haleine est, pour un grand pays militaire, la première nécessité : rien ne peut y suppléer, ni la préparation antérieure, ni l’entretien ultérieur. Les sociétés de gymnastique peuvent rendre de très appréciables services, et M. Poincaré a eu grandement raison, en parlant à une des plus anciennes et des mieux organisées, de rappeler le mot du général Chanzy : « Faites-nous des hommes, et nous vous ferons des soldats. » Il est bon d’envoyer au régiment des hommes solides et alertes, mais c’est là seulement qu’ils deviennent des soldats. Il n’y a pas de plus dangereuse chimère que celle qui consiste à croire que la durée du service militaire peut être sensiblement diminuée en vertu de la préparation donnée à l’homme avant qu’il soit enrôlé sous les drapeaux. Cette chimère est celle des socialistes et des radicaux unifiés : ils croient, ils le disent du moins, que le soldat peut être aux trois quarts formé avant d’être enrégimenté et que, dès lors, quelques mois de service suffisent pour sa pleine instruction militaire. On ne saurait s’élever trop haut contre de pareilles idées. Nous avons assisté autrefois à l’expérience des bataillons scolaires, où de vrais généraux jouaient aux soldats avec des enfans armés de fusils de bois, et il ne fallait pas alors se moquer de cette niaiserie car elle était populaire, et tout le monde la prenait ou avait l’air de la prendre au sérieux. L’institution n’a pourtant pas tardé à tomber dans le ridicule et elle a disparu discrètement : qui sait si on n’essaiera pas de la ressusciter ? Il n’en est certes pas de même des réserves ; elles sont une grande partie de notre force militaire, et la France a raison de compter sur elles ; mais leur force vient de ce qu’elles sont composées d’hommes faits, qui ont servi plusieurs années dans nos régimens, qui y sont devenus des soldats et qui restent assujettis à des exercices périodiques. Qu’on ne s’y trompe pas toutefois : dans l’étal de nos mœurs,