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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/95

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III

On adresse à Paul Heyse dans son pays d’autres reproches plus graves. Si injuste que cela paraisse, on l’a taxé d’immoralité antichrétienne. C’est d’ailleurs un grief auquel un poète échappe difficilement en Allemagne, pour peu qu’il ait son franc parler. Or il est bien évident que Paul Heyse a rejeté tout dogmatisme chrétien. Dans une nouvelle qui est une perle de grand prix, le Dernier Centaure, il oppose l’antiquité hellénique et les temps modernes. La supériorité poétique de l’Age mythologique sur l’époque présente ne fait pas l’ombre d’un doute pour l’auteur allemand. « Le monde est devenu plus triste, les hommes ne sont pas devenus plus intelligens, le vin est devenu plus aigre. » Cette boutade d’un de ses personnages traduit certainement sa pensée. Le Dernier Centaure est un conte philosophique plus profond que les autres récits de Paul Heyse. Il rajeunit avec succès ce thème fatigué : le héros antique revenant de nos jours à la vie et s’étonnant et s’affligeant des changemens survenus. Un Centaure qui dormait depuis trente siècles dans un glacier du Tyrol, affranchi de sa prison par un été torride, pénètre au fracas de ses quatre sabots dans un village perdu où il cause un scandale énorme. Charitablement, le peintre Genelli l’avertit du sort que lui réserve une société où divin et beau ne sont plus synonymes : « Ah ! s’écrie le peintre, si seulement vous aviez dégelé quelques siècles plus tôt, pendant le cinquecento, par exemple, tout se serait arrangé. Vous auriez gagné l’Italie où l’on faisait le meilleur accueil à tout ce qui était antique et où votre nudité païenne elle-même n’eût pas suscité le moindre ombrage. Mais aujourd’hui, parmi cette humanité de pacotille, parmi ces êtres sans virilité, larges do front, étroits de poitrine et qui forment le monde moderne, je crains, mio caro, que vous n’ayez lieu de regretter fort de n’être point resté dans votre glace jusqu’au Jugement dernier. » Le sinistre pressentiment de Genelli ne tarde pas à se réaliser. Les bigots se voilent la face à la vue du monstre splendide, nu et sans doute fort immoral, qui encombre le village de sa présence.

Imprudent jusqu’à l’héroïsme, le Centaure semble prendre peine à justifier leurs soupçons. Il met sur son dos Nanni, la