Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/944

Cette page n’a pas encore été corrigée


que de toutes leurs forces ils auraient aspiré à être des « poètes. » Toute différente, mais à coup sûr non moins douloureuse, se révèle à nous la « tragédie » secrète de l’auteur des Pauvres Gens et des Possédés. Celui-là avait pleinement conscience d’être né poète : mais, en même temps, il s’était fait de la « poésie » un idéal très noble et d’une réalisation difficile, exigeant tout ensemble une santé corporelle et un loisir d’esprit qu’il se désespérait de ne point posséder. D’un bout à l’autre de sa Correspondancev nous le voyons pénétré autant qu’un Flaubert de la nécessité absolue d’un long travail de méditation et de mise au point. Déjà dans sa jeunesse, il ne se fatigue pas de reprocher à son frère l’indifférence de celui-ci pour la perfection de la « forme, » et ce qu’il appelle son « hérésie » touchant les avantages prétendus de l’improvisation. « Je me suis juré, — écrit-il le 24 mars 1845, — de ne jamais travailler sur commande, quelque misère qui doive en résulter pour moi. Je veux que chacune de mes œuvres soit incontestablement bonne. Regarde seulement Pouchkine et Gogol ! Tous les deux ont très peu écrit, et cependant ils sont devenus immortels… » Dorénavant, ce thème reviendra dans toutes ses lettres, à la façon d’un leitmotif. « Il faut que le poète consacre entièrement sa vie à cette chose sainte qu’est l’art ! » lisons-nous dans une lettre du 26 novembre 1846. Puis encore, dix ans plus tard, après que le bagne et la dure caserne ont complètement transformé tout le reste de ses croyances religieuses et esthétiques : « Pissemsky écrit beaucoup trop vite et beaucoup trop. L’on doit avoir plus d’ambition, plus de respect pour son talent et pour l’art, plus d’amour pour l’art. Lorsqu’on est jeune, les idées affluent à la tête en torrens incroyables : mais l’on doit se bien garder de les saisir au vol et de tâcher tout de suite à les exprimer. Bien plutôt, l’on doit attendre la synthèse, et réfléchir patiemment ; l’on doit attendre jusqu’à ce que les divers détails d’une idée se soient concentrés en un tout, en une grande image belle et haute ; alors seulement on doit les mettre par écrit. »


Voilà ce qu’a été, jusqu’au bout, le credo esthétique de Dostoïevsky ; et que l’on se représente maintenant la souffrance tragique d’un poète qui, avec une conception aussi élevée de son art, se trouve condamné par la maladie et le manque d’argent à une carrière d’improvisation presque continuelle ! Toujours il voudrait « élaborer » ses rêves, « attendre leur synthèse, » les revêtir du degré de beauté dont il les sait capables : mais sans cesse l’anéantissement qui résulte de ses crises et surtout le manque d’argent, l’obligation de combler