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encore servir longtemps, comme simple soldat, dans l’armée sibérienne. On sait aussi que, probablement sous l’influence de ces rudes épreuves, l’épilepsie dont il était atteint a revêtu désormais une intensité effroyable, avec des crises de plus en plus fréquentes dont chacune lui laissait, à sa suite, un mélange plus profond d’épuisement physique et de sombre tristesse. Et enfin l’on n’a pas, sans doute, oublié l’angoisse à peu près incessante qu’a value à l’écrivain russe le manque d’argent. Impossible d’imaginer une misère à la fois plus obstinée et moins « romantique, » plus différente de celle qui permettait à notre Balzac les coûteuses fantaisies de ses constructions et de ses voyages. Depuis son retour de Sibérie jusqu’aux trois ou quatre années qui ont précédé sa mort, jamais Dostoïevsky n’a pu même se loger, s’habiller, de la manière qui aurait convenu à sa situation ; et le long séjour qu’il a fait à l’étranger, entre 1867 et 1871, bien loin de ressembler à une partie de plaisir, lui a été imposé par la crainte trop certaine d’avoir à goûter sérieusement de la prison pour dettes, s’il était resté à Saint-Pétersbourg. Mais rien de tout cela n’avait d’importance décisive aux yeux d’un poète qui, dès sa jeunesse et sans l’ombre d’effort, s’était accoutumé à vivre tout entier dans la réalité supérieure du monde de ses rêves, — foncièrement dépourvu de la plupart des besoins ordinaires de notre humanité, et stimulé encore par sa foi chrétienne à recevoir en souriant les coups les plus terribles de la destinée. « Je suis parfaitement satisfait de ma vie, » écrivait-il à son frère le 22 février 1854, en lui annonçant qu’il venait d’achever ses quatre années de bagne et allait maintenant commencer sa carrière de simple soldat. C’est avec la même « satisfaction » résignée qu’il aurait traversé, plus tard, les tortures de la maladie et de la pauvreté, s’il leur avait dû seulement d’être privé d’un bien-être matériel dont l’absence ne semble pas l’avoir jamais gêné. Sa souffrance lui est venue de plus loin, de plus haut ; et il suffit de lire des morceaux de ses lettres comme celui que j’ai essayé de traduire pour comprendre à quel point son grand cœur en a été déchiré.

J’ai eu récemment l’occasion de rappeler ici, à propos de Boccace, l’étrange parenté d’âme du vieux conteur florentin avec son célèbre confrère et héritier russe Nicolas Gogol [1] : l’un et l’autre condamnés par leur nature à ne pouvoir penser et sentir qu’en « prose, » tandis

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1913.