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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/940

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scène. Il a, de tout temps, beaucoup fréquenté les salles de spectacle, par profession et par goût. D’autre part sa curiosité naturelle et sa situation de directeur d’un grand journal lui ont fait connaître nombre de gens et pénétrer dans les dessous de la société parisienne. La fantaisie lui a pris de se donner à lui-même le spectacle de ses souvenirs et de son expérience sous la forme concrète et vivante d’une pièce de théâtre. Donc il a pris pour principal personnage un homme politique, Pierre Chevalier, qui, très « avancé » lors de ses débuts, s’est assagi en vieillissant : cela s’est vu sous tous les régimes. Il a groupé autour de ce type de premier plan beaucoup de figures ou de silhouettes, dont aucune n’est un portrait, mais dont plusieurs, de près ou de loin, ressemblent fort à tels de nos contemporains ou plus souvent encore à telles de nos contemporaines. Car la plupart des rôles sont des rôles de femmes ou de jeunes filles. Les jeunes filles dansent le tango et savent tout ce qu’elles feraient beaucoup mieux d’ignorer ; les jeunes femmes ont des allures de demi-mondaines et se vantent d’être pour leur mari des camarades plutôt que des compagnes. Le caractère le plus poussé est celui d’Hélène Chevalier, en qui l’auteur a voulu nous peindre une curieuse, une intellectuelle, une individualiste, une de celles qui, suivant le credo moderne, réclament leur droit à « vivre leur vie. » Elle côtoie le précipice et même elle y tombe. L’auteur de Ce qu’il faut taire ne se dissimule donc nullement le danger de certaines théories et ne se fait pas d’illusions sur le genre des « revendications » à la mode. Mais il sait aussi qu’au-dessus des fautes des individus et de leurs souffrances il faut mettre l’intérêt général, celui de la famille et de la société. Toute sa pièce est un plaidoyer pour l’intégrité du foyer et la morale traditionnelle. Pierre Chevalier pardonne, ayant d’une longue pratique de la vie recueilli cette leçon que ce qu’il y a de meilleur ici-bas, et aussi de plus viril et de plus efficace, c’est la Bonté. M. Arthur Meyer est d’avis que ces idées sont celles dont on devrait s’inspirer dans la vie et au théâtre et qu’on s’en détourne chaque jour un peu plus. Il fait appel aux professionnels de la scène pour leur donner la forme dramatique à laquelle il a voulu seulement s’essayer. Il souhaite que le théâtre de demain réagisse contre la brutalité du théâtre d’hier. Plus heureux que Macbeth, nous dirons : « Amen. » On prendra un vif plaisir de curiosité à ce spectacle dans un fauteuil.


RENE DOUMIC.