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même une certaine incohérence ne déplaît pas. Ce que pour ma part j’en goûterais le plus volontiers, c’est qu’on y représente les pièces sans décors. Des draperies qu’on tire ou qu’on referme tiennent lieu de toile de fond, de portans et de praticables. Pas de trucs, pas de machines, pas de somptueux accessoires et surtout pas d’effets de lumière, pas d’éclairages électriques et multicolores. Ici il faut aimer les pièces pour elles-mêmes. Ce système rappelle-t-il, de plus ou moins loin, celui qui était en usage au temps de Shakspeare ? Laissons discuter les érudits. Et bornons-nous à reconnaître qu’il convient très bien à la représentation de la Nuit des Rois.

La Nuit des Rois — que les précédentes traductions appelaient le Soir des Rois — fait partie de la série des farces shakspeariennes. C’est une des plus insipides et je dirais une des plus plates, si ce n’était aussi une des plus grosses. Aucune de ces échappées de rêve et de fantaisie qui, ailleurs, vous ouvrent un coin de ciel. L’imbroglio et le quiproquo. La comtesse Olivia pleure un frère perdu en mer et ne veut rien savoir de la passion qu’elle a inspirée au duc Orsino. Viola, qui elle aussi a fait naufrage mais en a réchappé, s’habille en homme, et entre comme page au service du duc qui l’emploie à porter ses messages amoureux à Olivia. Celle-ci s’éprend du beau page, qui, de son côté, étant femme, s’est éprise du duc. Cela finit par un double mariage, Olivia, trompée par la ressemblance, ayant épousé Sébastien frère jumeau de Viola. Plaisanteries d’ivrognes, jeux de mots et calembredaines, dans les scènes entre ce sac à vin de messire Tobie et cette pinte d’ale de messire André. Mystification énorme : on fait accroire à l’intendant Malvolio que la comtesse Olivia soupire pour lui. C’est la farce de tréteaux, qui d’ailleurs se donne pour telle, en dehors de toutes prétentions et dans toute sa simplicité.

Je me suis beaucoup amusé — non pas à écouter la pièce qui est une des choses les plus ennuyeuses que je connaisse, — mais à regarder le public. Ah ! ce public ! Il vaut le voyage. Il semblait prendre à ces bouffonneries très anglaises un plaisir sans mélange. Les plus naïfs coq-à-l’âne, les facéties les plus ingénues déchaînaient d’interminables tempêtes de rires. Entre la cause et l’effet, la disproportion était évidente. C’était, pour tout dire, une joie un peu délirante. Les grâces d’état réservées aux publics spéciaux opéraient. La composition de ce public était d’ailleurs des plus curieuses par sa variété même. Certes il s’y rencontrait quelques types de bousingots attardés et d’esthètes errans, quelques étrangers aussi et de ces blasés qu’attire tout ce qui est fait pour inquiéter le bourgeois ; mais on y voyait surtout